Des fab labs pour réinventer l’école égyptienne

Cinq fab labs doivent être implantés dans des écoles du Caire dans les quatre ans qui viennent, financés par l’aide au développement américaine. Reportage au premier fab lab d’Egypte, qui collabore à ce programme, pendant une visite scolaire.

Les élèves sont sagement assis, les rangs ressemblent à ceux de l’école mais la présentation à laquelle ils assistent est censée leur ouvrir des portes pédagogiques sans fin : une vingtaine d’élèves d’une école de garçons du Caire sont venus découvrir le concept de fab lab in situ, en attendant d’avoir le leur, inch’allah cet été.

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La démonstration du fonctionnement de la découpe laser est faite par un jeune.

Nos collégiens commencent par un peu de théorie, sous la houlette de Mahmoud El-Safty, le jeune co-fondateur de ce premier fab lab égyptien, créé en 2011. Sous l’abri léger recouvrant la petite cours où ont été alignées les chaises, ils découvrent les fabrication laboratories, ces espaces de prototypage rapide et de bricolage, boostés au numérique. Conceptualisés au début des années 2000 au MIT par le professeur Neil Gershenfeld, les fab labs constituent désormais un réseau mondial qui fonctionne sur le partage des connaissances.

Nous ne comprenons pas l’arabe mais des mots-clés sonnent familièrement : open source, laser cutter, etc. Outre la force du réseau, le numérique décuple aussi les capacités des outils, avec la démocratisation des machines-outils assistées par ordinateur qui exécutent le plan que vous avez conçu, ou récupéré en ligne, voire adapté ensuite.

Mahmoud El Safty co-fondateur du fab lab du Caire (Gizeh)

Mahmoud El Safty, le jeune co-fondateur du fab lab du Caire, situé dans la banlieue de Gizeh.

Pour Mahmoud, les fab labs sont la nouvelle trousse à même de pallier les défauts du système scolaire égyptien et d’affronter les défis :

Après la présentation, les élèves découvrent les machines, massées dans une vingtaine de mètres carrés. La visite guidée, démo à l’appui, est faite par des utilisateurs du fab lab guère plus âgés que leur public. Et si tout se passe bien, eux aussi expliqueront à leur tour le fonctionnement de la découpe laser ou de l’imprimante 3D aux néophytes. Car la dimension éducative est au cœur de la charte des fab labs.

Mohamed Abbas, le professeur de mathématiques qui les accompagne, est tout aussi convaincu de l’enjeu :

Voilà deux mois, il était en voyage aux États-Unis, au cours duquel il a découvert les fab labs : une école STEM (science, technology, engineering, and mathematics) de Cleveland en possédait un. Bientôt, son école aura le sien, comme quatre autres du Caire. C’est le fruit d’un partenariat avec World learning, une vieille ONG américaine qui œuvre dans une soixantaine de pays dans le domaine de l’éducation, du développement international et des programmes d’échange. Dans le cadre d’un accord avec le gouvernement égyptien, 25 millions de dollars seront injectés par l’Usaid, l’aide au développement américaine, dans des programmes éducatifs, et World learning s’est associée, avec d’autres.

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Mohamed Abbas, professeur de mathématiques, est impatient que son école ait un fab lab.

« Le manque d’emplois pour les jeunes et les frustrations causées par le système éducatif égyptien faisait partie des problèmes exprimés lors de la révolution de 2011, indique World Learning. Le gouvernement travaille à résoudre ces problèmes à travers un engagement important dans des programmes éducatifs innovants. »

Discret dans un coin, détonnant juste par ses cheveux roux et sa peau pâle, plutôt propre sur lui que mains dans le cambouis, Justin Duffy, de World Learning , détaille le projet :

On n’en saura pas plus sur le reproche de « néo-colonialisme » que certains adressent à ce type d’initiative : no comment. Quant à Mahmoud, il la rejette en bloc, évoquant l’héritage millénaire du DIY en Égypte.

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La question ne semble pas tarauder nos élèves qui, les explications finies, continuent de fureter autour des machines. « Mes étudiants sont très intéressés, ils pensent qu’ils peuvent faire plein de choses avec », témoigne Mohamed Abbas. À condition que les machines fonctionnent bien : un élève exprime sa déception que l’une d’elles bugue. En construire de nouvelles avec celles déjà existantes fait d’ailleurs partie du programme des fablabers, nous précise Mahmoud.

Si le fab lab parvient effectivement à décoincer les élèves et à ouvrir leur créativité, le principal obstacle pourrait bien être administratif, comme le déplore Aser.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au Fab Lab du Caire/Gizeh.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au fab lab.

 Le gamin a 18 ans mais il en parait 25, il traine sa carrure de rugbyman voutée, chaussures lourdes de technicien aux pieds, il y a dans son expression quelque chose de triste, comme par avance battu. Il suffit de l’entendre décrire tous les obstacles auquels se heurte son talent pour comprendre :

L’argent peut acheter toutes les machines du monde, si le carcan administratif reste kafkaïen, les belles énergies des élèves s’épuiseront.

Reportage réalisé en février 2013

Texte et montage son : Sabine

Photos et prise de son : Ophelia

[PHOTO] Un soir au hackerspace du Caire

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Jay Cousins (icecairo) : « Le hacking est en haut de nos priorités » [FR/EN]

Jay Cousins travaille à icecairo, au Caire, un jeune espace de co-working/incubateur de start-ups green tech qui aura bientôt son laboratoire de fabrication. Cette structure, aidée par GIZ, l’agence de coopération allemande, est appelée à être déclinée dans d’autres villes, comme à Alexandrie.

Cet Anglais qui se décrit comme un "catalyseur de communauté", est revenu sur les liens que ICE entretient et souhaite développer avec les hackers. Extraits de notre entretien.

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« En général, nous souhaitons donner les moyens aux gens de résoudre leurs propres problèmes. iceairo est centré spécifiquement sur l’environnement mais on se concentre sur les technologies open source qui sont un outil d’habilitation et d’empowerment car un tas de problèmes ont déjà été résolus ailleurs dans le monde. L’open source et la mentalité hacker sont vraiment essentiels pour nous pour beaucoup de ce que nous faisons : « si tu n’aimes pas quelque chose alors change-le. »

Donc les deux vont vraiment main dans la main et ces espaces encouragent les gens à adopter cette approche, prendre la responsabilité de changer, d’améliorer leur environnement en se regroupant pour des activités ou en montant leurs propres projets dans l’électronique comme du suivi qualité, utiliser l’énergie solaire ou le biogaz. Ces systèmes sont construits sur des idées déjà existantes, des technologies open source appliquées avec du matériel approprié disponible sur place. Toutes ces choses ont le hacking, le fait de faire et de prendre de nouvelles approches à la base.

Nous essayons d’encourager cet esprit de collaboration, que les gens à partager ce qu’ils savent et ce qu’ils ont appris et construisent des choses ensemble pour qu’ils puissent élaborer leur propre business et résoudre leurs problèmes d’une façon qui soit économiquement viable. Le hacking est la compétence centrale que nous espérons développer avec le business, la collaboration et la communication, il y a un tas de choses différents qui se complètent mutuellement. Le hacking est vraiment en haut de nos priorités. »

« Business », le mot n’est pas tabou. Revenant sur la création récente d’icealexandria, qui partage locaux et projets avec un hackerspace (et son url Facebook) et des jeunes passionnés de robotique, Jay Cousins détaille l’approche de GIZ :

« Nous essayons d’avoir une approche plus commerciale qui puisse être durable pour créer ces opportunités. Donc les découpes laser leur seront louées, ce qui les encouragera à mettre en place des ateliers et à construire des produits ce qui les aideront à nous racheter ces outils. Il y a donc une pression pour démontrer que cela est économiquement viable.

C’est un exemple mais nous faisons cela pour chaque outil que nous leur donnons et tous les composant du hackerspace ou du fab lab – appelez-le comme vous voulez – doit être accompagné d’un modèle économique car autrement ce sont juste des jouets et je ne me sens pas à l’aise avec le fait de donner des jouets. Nous voulons que tout ce que nous donnons ait de la valeur, aide vraiment la communauté et lui permette de se renforcer. »

Une approche très pragmatique qui peut faire fuir les hackers les plus « puristes »…

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Si les lecteurs soundcloud ne s’affichent pas dans votre navigateur, suivez ces liens :

http:// soundcloud.com/leshackersdanslacitearabe/interview-de-jay-cousins-de

http:// soundcloud.com/leshackersdanslacitearabe/interview-de-jay-cousins-de-1

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"Un impact fort sur la société et le système éducatif" [FR/EN]

Mahmoud El Safty, Février 2013.

Mahmoud El Safty, février 2013.

Mahmoud El-Safty a co-fondé le hackerspace de Gizeh et fab lab Egypt, le premier du pays, qui cohabitent dans les mêmes locaux à Gizeh, en banlieue du Caire. Ce jeune ingénieur au rire solide nous a fait part de sa foi dans les hackerspaces/makerspaces. Attention, Egyptian English, si vous êtes habitué à l’accent de la BBC, nous avons rajouté la traduction en français.

« Avoir des hackerspaces et des makerspaces où les gens peuvent acquérir une expérience pratique, partager des connaissances et mettre en œuvre leurs savoirs théoriques aura un impact fort sur la société et aussi sur le système éducatif et changera l’état d’esprit des personnes.
Quand les gens collaborent dans une ambiance fun, se réunissent non pas pour préparer des examens mais pour bosser sur des projets qui les passionnent, qui les intéressent, ils vont bien entendu les faire du mieux qu’ils peuvent.
Plus tard, beaucoup des projets sortis de ces lieux seront des produits et des start-up.
Il existe de nombreux logiciels et du hardware open source sur le marché qui sont issus des hackerspaces et makerspaces. »

Texte et son : Sabine

Photo : Ophelia Noor

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Hacker des pyramides (aka Touthackamon)

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En dépit d’un regain de tension en Égypte en ce moment (voir ci-dessous), nous maintenons notre programme en nous envolant ce jeudi pour Le Caire, jusqu’au 14. Soit une semaine pour aller visiter la poignée de lieux qui s’est ouverte ces dernières années.

Hackerspaces.org, site-ressource bien utile, en recense cinq ouverts ou en construction. Des données pas très fiables car elles sont fournies par les gens de la communauté qui ne les mettent pas toujours à jour et parce qu’elles ne sont pas vérifiées avant mise en ligne. Pour preuve l’anecdote que racontait Tarek Ahmed au quotidien The Egypt Independent :

Quand Tarek Ahmed a décidé de lancer le premier hackerspace d’Égypte, il n’a ni réuni ses connaissances ni cherché un lieu.

« J’ai juste menti », explique-t-il.

Il a créé un profil sur Hackerspaces.org, en prétendant avoir déjà un espace prêt et qui fonctionnait. Finalement, des gens l’ont contacté et Tarek Ahmed et un groupe de passionnés d’électronique et de mécanique ont commencé à se réunir dans des coffee shops pour réfléchir et faire des plans.

Rapidement, ce qui était un mensonge est devenu réalité.

C’était en 2009. Depuis, Alexandria hackerspace a émergé, avec des locaux fraichement inauguré ce samedi.

El-Mynia hackerspace n’a pas fait long feu, faute d’une communauté assez importante dans cette ville de quelque 200 000 habitants à 250 km au sud du Caire.

Quant à Idea Hackerspace et Iskandria hackerspace, il s’agit en fait d’essai de création de profil, nous a précisé Tarek.

Rajoutons un fab lab au Caire, le premier du pays. Pour ceux qui ne connaissent pas les fab labs (fabrication laboratory), il s’agit de lieux ouverts dédiés au prototypage rapide et au bricolage, qui met entre autres à disposition des machines-outils assistées par ordinateur. Le concept est né au MIT au début des années 2000, avec l’idée de décloisonner les mondes matériel et numérique, comme le suggère le nom de la structure en charge de leur développement, le Center for bits and atoms. Les fab labs constituent un réseau de plusieurs centaines d’espaces sur tous les continents, avec une dimension éducative forte, et le souhait de relocaliser la production pour s’adapter aux besoins et favoriser la créativité et l’innovation.

Enfin, Tarek nous a renvoyé aussi vers IceCairo, un hub dédié à l’innovation technologique, en particulier les green techs, et qui prône des pratiques collaboratives.

Temps fort

En octobre 2011, la communauté hacker a connu un moment important avec l’organisation de la première Maker Faire Africa dans un pays arabe, en lien avec l’association américaine Gemsi, qui soutient la création de hackerspaces dans les pays en développement. Étaient ainsi de la fête Bilal Ghalib, un Américain d’origine irakienne derrière cette association, et Mitch Altman, figure forte de la communauté, co-créateur du hackerspace de San Francisco NoiseBridge. Bilal, qui sera en Égypte juste avant nous (#fail) et qu’on espère bien attraper au moins en chat vidéo.

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À l’extrême-gauche, Bilal Ghalib, au milieu avec la tignasse colorée Mitch Altman, et tout autour des gens du Cairo hackerspace qu’on ne connait pas (encore :). Photo Flickr CC by sa.


Prudence

Ces dernières semaines, les violences ont repris en Égypte, alors que le Printemps arabe fête ses deux ans. Pour autant, partir dans le pays ne relève pas de la folie suicidaire, comme les images de manifestation peuvent le laisser croire. Nous nous sommes bien sûres renseignées auprès de confrères/sœurs sur place ou qui y ont travaillé. Si certains quartiers sont effectivement chauds, le reste de la ville ne présente pas de danger particulier. Nous serons accompagnées par Flo Laval, un ami réalisateur costaud, ce qui est plus qu’utile dans un pays où il est déconseillé aux femmes de se promener seules dans la rue, a fortiori si elles ont des têtes de touristes.

Et nous chercherons à être accompagnées dans la mesure du possible par des locaux, et c’est dans ce sens que nous avons déjà calé nos rendez-vous. Et évidemment, on ne va pas se promener place Tahrir la nuit en jupe ras-la-t…

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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Emeka Okafor : « Je prône la localisation du mouvement maker »

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Emeka Okafor at TEDGLOBAL 2012 in Scotland. Photo Ryan Lash for TED (ccbync)

Depuis 2009, Maker Faire, ce concept de grande foire aux bidouilleurs né aux États-Unis, s’est installée en Afrique. En 2011, sa troisième édition a eu lieu au Caire en Égypte. Nous avons interviewé Emeka Okafor, un entrepreneur New Yorkais à l’origine des Maker Faire Africa (MFA). Extrait, portant sur le sujet qui peut fâcher : une forme de néo-colonialisme technique et culturel n’est-il pas à l’œuvre ?

Petit point de vocabulaire pour les néophytes : quelle est la différence entre un maker et un hacker ? Les deux termes sont souvent confondus, non sans raisons : les deux communautés sont proches, prônent la créativité, l’ingéniosité, le partage. Les makers en revanche se concentrent sur les objets physiques, le hardware, alors que le hacker peut s’exercer aussi sur le logiciel, le software. Historiquement, c’est son terrain de jeu initial, au MIT dans les années 60. Et les vrais hackers ont quelque chose de plus subversif que les makers : au fond, le hacking est un état d’esprit qui s’applique à tous les champs, jusqu’au politique, exhalant les libertés numériques, et en particulier la liberté de circulation de l’information. Il apprécie aussi davantage les chemins de traverse.

Tout cela est bien sûr théorique et ce qui compte, c’est ce que font les gens.

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L’imprimante 3D offerte par MakerBot pour Maker Faire Africa 2011 au Caire. Image CC Flickr CC by sa maltman23

On pourrait objecter que la communauté des hackers occidentaux plaque son point de vue et ses façons de faire, parfois avec des visées commerciales, à celles de l’Afrique. Par exemple, l’entreprise américaine MakerBot a fait don d’une imprimante 3D à MFA au Caire. Le terme hacking lui-même est occidental, la figure du maker est liée à l’histoire des États-Unis, avec cette image d’un pays qui s’est fait lui-même, le self-made man. Qu’en pensez-vous ?

Vous évoquez un point très, très important. C’est quelque chose que nous aimons souligner dans les endroits où nous allons : le but n’est pas de débarquer de New York, Londres ou Paris et de dire « faire du making, c’est ça ». La plupart du temps, il y avait déjà du making dans ces pays, avant qu’on arrive pour l’appeler ainsi. Personnellement, je considère que le making consiste à valoriser ceux qui sont déjà sur place, et à leur donner une plate-forme pour qu’ils puissent discuter de l’importance de ce qu’ils font.

Et je pense que c’est important, prenez Lamba Labs, à Beyrouth : en discutant avec des gens comme Bilal (Ghalib, ndlr, un Américain d’origine irakienne dont l’association Gemsi aide à créer des hackerspaces dans les pays en développement), et d’autres collègues comme Jennifer Wolfe (une designeuse, membre de Maker Faire Africa, ndlr), ce sur quoi nous insistons, c’est la nécessité de se réapproprier le terme et que les gens de là-bas le comprennent, et le comprennent de la façon dont ils ont le sentiment qu’ils devraient le comprendre. Pas ce qui se passe à San Francisco, à Londres ou à Moscou, il faut que ce soit comme les gens le voient à Tunis ou au Caire.
Je ne suis pas familier de l’Égypte, davantage avec des endroits comme le Nigeria, mais le point commun entre ces pays, selon moi, c’est qu’ils éprouvent toujours le besoin de s’imaginer que c’est mieux si ça vient de l’extérieur, ou que c’est de meilleure qualité, et nous ignorons le travail brillant qui y est fait.

Donc si nous observons le hacking et le making, ces labs et ces lieux qui vont pousser dans le futur, et la réflexion autour, l’objectif devrait être de rétablir ce qui existe déjà. Et même de trouver son propre nom à ces pratiques. J’aimerais voir des événements comme Maker Faire Africa qui ne s’appellent pas Maker Faire Africa, basés sur de beaux termes nationaux évocateurs. C’est vraiment important que les gens ne considèrent pas cela comme un phénomène étranger. Car même ici aux États-Unis, beaucoup de gens, quand vous dites “making”, ils répondent : “on fait cela depuis des années, et alors ?” Cette conversation a aussi lieu ici.

Design pour l'édition 2012 de Maker Faire Africa au Caire par Jennifer

Design pour l’édition 2012 de Maker Faire Africa au Caire par Jennifer

Je pense que, que ce soit au Caire, à Beyrouth, à Lagos, au Kenya ou en Inde, les gens ont besoin de dire : au fond, la question c’est que *nous* exercions notre créativité dans un champ large, et que nous admirions ce que nous faisons. Si vous allez dans une Maker Faire à New York, vous verrez des gens issus de la communauté de la cuisine locale, qui sont fiers de ce qu’ils produisent spontanément. Pourquoi ne pourrait-on pas avoir la même chose au Caire ? Pourquoi les artisans à la campagne dans n’importe quel endroit au Moyen Orient ne réexaminerait-il pas les raisons pour lesquelles ils fabriquent pour remixer avec ce qui est nouveau et créer ainsi quelque chose d’unique ?

Je prône la localisation du mouvement maker, l’appréciation et la valorisation de ce que chaque pays, chaque région, chaque culture, possède, qui leur est propre, et sa célébration.


Pour prolonger 

Le blog d’Emeka Okafor, Timbuktu Chronicles

When consumers become creators

Tinkers, Hackers, Farmers, Crafters

L’Afrique, berceau de la bidouille

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Le jeune, le bureaucrate et le gérontocrate

La façade du local du club d'informatique de l'ESI à Alger.

Un mur du local du Club scientifique de l’ESI à Alger.

Dépêche-toi de payer, je suis pressé !

Après avoir fait le tour du quartier populaire d’El Harrach en banlieue d’Alger, et quémandé son chemin à trois personnes – ici pas de GPS -, l’aimable chauffeur de taxi nous pose enfin devant l’Ecole supérieure d’informatique (ESI). C’est ici que nous attendent nos amis français de Jerry, venus faire un atelier afin d’apprendre aux étudiants à fabriquer des serveurs à bas coût adaptés à leur besoin, casés dans des jerrycans customisés. Romain nous avait expliqué : on le trouvera dans la bibliothèque, avec ses comparses Émilien et Justine.
L’accueil est charmant, il faut juste faire un saut par la comm’ pour se signaler. Sabrina, la jeune présidente du club de sécurité informatique ShellMates, qui a permis la venue de Jerry, a déjà prévenu la personne qui s’en occupe. La demande est normale : on n’entre pas dans un établissement scolaire comme dans un moulin à vent pour faire un reportage.

Comme il est midi, les gens sont partis déjeuner. Pas de souci, on attend, l’ordinateur déjà ouvert en quête de WiFi. Et quel délice de voir apparaitre plusieurs réseaux ouverts. Sauf que ça ne marche pas. Et pour cause, il faut un code. « Le débit est bridé à 600 Mo par élève par jour depuis l’été dernier », nous explique-t-on. Bref, un vilain proxy nous bloque, et les codes qu’on nous passe ne servent pas à grand chose.

To be a journalist or not to be ?

Une question nous taraude plus sérieusement. Dira-t-on que nous sommes journalistes ? Je (Sabine) penche plutôt pour, ils ont l’air cool. Il faut savoir qu’officiellement, nous sommes là en joyeuses touristes, moi correctrice, Ophelia iconographe. Nous avons menti (légèrement… ) sur nos professions, pour être sûres d’avoir le visa. Le pouvoir algérien n’aime pas les journalistes et nous avons suivi les conseils de collègues qui étaient entrés dans le pays sans se déclarer. C’était ça ou prendre le risque d’être bloquées pour de kafkaïens motifs administratifs.
Ophelia prône l’inverse, et elle a bien raison. Notre gentille interlocutrice s’excuse du retard dix fois puis en vient au point redouté :

Vous êtes là pour quoi ? Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Vous êtes journalistes ? Si c’est le cas, il faut envoyer un fax au ministère.

Et là, nos yeux font un triple lootz piqué affolé. Je demande où sont les toilettes et sors du bureau avec Sabrina pour lui demander son avis. Apparemment, il y a eu un imbroglio et je suis bien gênée de voir que cela peut attirer des ennuis à la jeune fille.

Je (Ophelia) profite de la sortie de Sabine pour changer de sujet avec notre hôte. Je lis à haute voix sur la bouteille d’eau minérale : « Saïda ». Elle pense que j’ai soif, je lui dit que j’essaie de reconnaître les lettres en arabe. Et c’est parti, elle oublie sa question. Je (Sabine de retour) brode sur mon père né au Maroc et qui apprend cette langue.
Pas très rassurées, on finit par rejoindre enfin la bibliothèque, après deux heures d’attente et un excellent café. Sabrina nous prévient :

Il ne faudra pas parler de politique.

Non pas que ce soit un sujet tabou, la presse ne se prive pas de critiquer vertement le gouvernement. Non, il ne faut pas parler de politique comme on ne parle pas des couleurs d’un tableau à un aveugle. Les quelques jours passés au sein de cette belle jeunesse ont suffi  à comprendre pourquoi le pays n’avait pas emboité le pas de ses voisins et ne semble pas avoir l’intention de le faire. Et pourtant, nous avons surtout discuté avec des gens issus de la classe moyenne, bien éduqués et ouverts sur l’extérieur notamment via Internet.

18 heures, la ville s’endort

La fin de la journée passe vite : à peine le temps de faire connaissance avec les élèves et il est déjà l’heure de plier bagage, direction le métro qui nous ramène en centre-ville à notre hôtel. Et là ambiance. Ou plutôt absence d’ambiance.

Alger a beau être une capitale mythique, ah Alger la Blanche !, c’est actuellement surtout une belle endormie. Nos amis de l’ESI nous ont prévenues en nous raccompagnant :

Ne sortez pas à la tombée de la nuit les filles.

En cette fin décembre, elle tombe à 18 heures, les rues se vident, ne restent effectivement que des hommes qui vous regardent souvent de façon insistante. Aucune interpellation graveleuse, juste un suivi du regard. L’atmosphère morne contraste avec les rues françaises qui doivent encore être agitées par les achats de dernière minute. Ici, on ne célèbre pas Noël, et de toute façon, la mercantile fête jurerait dans ce pays où les marques étrangères n’ont guère fait leur trou. Contrairement à la Tunisie, pas de Carrefour ou de Monoprix en vue.
Trouver un restaurant correct sans marcher beaucoup relève de la gageure. Les seuls restaurants du centre-ville sont des fast-foods à pizza, kebabs et poulets rôtis. Pour manger algérien, il faut choisir entre des restaurants chic sur les hauteurs de la ville, être invité chez l’habitant ou connaître les bonnes petites adresses cachées. Épuisées après un levé à 5 h 30 et les sueurs froides de l’après-midi,  nous finissons dans un de ces bouibouis.

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Notre repas de Noël. Sandwich au veau pour Sabine et pizza végétarienne pour Ophelia. Miam.

Peintures pétantes, plafond haut, formica, deux familles et la chaîne National Geographic en arabe pour meubler le silence. Le patron, apprenant que nous sommes françaises, nous lance :

C’est fini la guerre, on s’est réconcilié !

Et un café offert au passage, joyeux Noël ! Son expression n’est pas anodine : la guerre d’Algérie est un traumatisme qui n’a qu’un demi-siècle. Et ce n’est pas le dernier.

12 euros pour 256 kb

Le lendemain, nous passons la journée à l’école. On retrouve Yazid qui nous avait déposé à l’hôtel hier. 20 ans, une voix timide, et de grosses envies de monter sa start-up. Il a d’ailleurs déjà un projet en cours de développement avec quatre étudiants en dernière année, une plate-forme de mise en relation entre des gens proposant des services et des clients potentiels. Il nous en avait parlé hier, expliquant sa frénésie entrepreneuriale :

Internet est un terrain vierge, j’ai 5 à 10 ans pour monter ma start-up.

Pour illustrer son propos, il nous indique le prix que payent ses parents chaque mois pour du 256 kb : 12 euros. En France, une connexion standard triple play monte à 10 mb pour 30 euros. L’Algérie est dans les tréfonds du classement concernant le débit : 176 sur 176 l’année dernière.

Du coup dans son logement d’étudiant à Alger, il utilise celle du voisin, mal protégée par une clé WEP et un mot de passe passoire.
Au détour de son projet, nous découvrons une autre spécificité de l’Internet algérien : le e-commerce n’existe pas. Du coup, pour se payer, ils tablent sur un système de compte alimenté par un mandat-poste, avec un système de point : pour avoir le contact, il faut acheter des points. Inutile de dire que cet archaïsme subit des coups de boutoir :

Il y a une grosse pression des chefs d’entreprise pour déréguler.

En attendant la dérégulation, il compte entre autres sur l’aide du cyberparc étatique, dont le nom fleure bon les années 80-90. Installé dans la ville nouvelle de Sidi-Abdellah à 30 km d’Alger, il témoigne de l’intérêt que porte le gouvernement aux TIC. Le lieu accueille aussi des événements, comme les Algeria 2.0. La première édition a eu lieu l’année dernière et sera renouvelée en avril prochain. Dans ce cadre, un « start-up week-end » avait été organisé, et le sera encore ce printemps. Parmi les sponsors, les poids lourds habituels Google et Microsoft.

Mais quand on entend nos jeunes parler des obstacles administratifs à la création d’une entreprise, on se demande si le pitch  « créer une start-up en 54 heures » n’est pas que la plaisanterie d’un gouvernement schizophrène. On verra si sa promesse de faciliter la vie des entrepreneurs annoncée restera à l’état de vœux pieux de début d’année.

La conversation se poursuit avec Sabrina, 20 ans et une allure faussement nonchalante. La jeune fille assume avec dynamisme la présidence de ShellMates : seulement trois mois à ce poste et elle a déjà poussé un événement conséquent. Et un bilan mi-figue, mi-raisin côté Kafka :

L’administration de l’école a facilité. Beaucoup de gens sont intéressés à Oran, mais Jerry n’a pu y aller à cause de l’administration.

« Ils n’ont toujours pas compris ces connards que l’état de siège est levé depuis un an. »

Le soir, nous sommes invitées à dîner chez un couple de punks algériens, Medhi et Nadia (les prénoms des personnes présentes ce soir ont été changés). Le tramway file à toute allure, flambant neuf au milieu d’une avenue sombre et vide. L’appartement est un joyeux bordel coloré, couvert de posters et de stickers de rassemblements alternatifs, concerts, manifestations, et festivals du monde entier. Mehdi a deux piercings sur l’arcade sourcilière et reconnait qu’il ne passe pas inaperçu. Sa copine est sage d’allure, job dans les DRH oblige. Ce qui ne l’empêche pas d’ironiser à l’unisson avec son copain sur la société.

Des potes à eux nous rejoignent vite. Tarek, deux mètres, est musicien et photographe. Il mangera la moitié d’une pizza de presque un mètre de diamètre (si, si ça existe) en un quart d’heure. Et un autre couple, Malika et Mohamed.
Malika est un véritable personnage de sérié télévisée : une grande gueule travaillant pour une chaîne de télévision "d’opposition" avec un sens de la répartie hallucinant, comme le reste de la bande d’ailleurs. Très efficace pour nous tenir éveillée en dépit de la fatigue. Le duo se chamaille toute la soirée, elle en français, lui en arabe, surgissant de derrière son épaule, tel un suricate, pétard au bec.

On rigole, mais le fond de l’air est triste, un côté battu d’avance qui plombe les conversations dès qu’on aborde le sujet de la politique. Tarek revient sur l’exemple des voisins tunisiens, comme repoussoir à une révolution algérienne :

Bien sûr, c’est bien que ces connards soient tombés, mais pour les remplacer par des extrémistes religieux…

Et de toute façon, comment faire pour s’organiser, dans un pays où il est si difficile de se rassembler dans un lieu public ?  « Tout le monde ici a perdu un membre de sa famille pendant la guerre civile », ajoute Medhi.« Les gens ne vont pas repartir de sitôt dans une révolution. Nous l’avons fait en 88 ». 

Après des émeutes en octobre 1988, une très (relative) très démocratisation a eu lieu. Elle a mis fin au règne du parti unique, le FLN, au pouvoir depuis l’indépendance en 1962. Mais cette ouverture a aussi conduit à la montée en puissance des islamistes radicaux et in fine à dix ans de guerre civile, un traumatisme profond encore vivace. Et un bilan triste, vingt ans après :

En octobre 1988, le pays n’avait pas d’argent, mais il y avait une réelle volonté de s’en sortir. En 2008, l’Algérie a de l’argent, mais elle est incapable de se dessiner un avenir.

Vers 23 heures, Malika propose gentiment de nous raccompagner à l’hôtel. La petite auto se met en branle, donnant des coups de hanche à droite à gauche dont on ne saura jamais s’ils sont dus à l’état de la route ou à celui du cerveau enfumé de Mohamed. Vite, le chemin nous parait un peu long et pas vraiment dans la bonne direction. Bien vu, Malika nous demande soudainement :

Vous avez un peu de temps ? Ça vous dérange pas si on fait un petit détour ?

Euh, ok.

Et nous voilà parties pour une balade dans la banlieue d’Alger, déserte, sous la lumière orange. La voiture s’engage dans une longue côte, s’engouffre entre quelques barres d’immeubles et des véhicules garés dans tous les sens. Première étape : récupérer des provisions de haschich. Malika reprend le volant, direction une autre cité.

La discussion s’engage sur le parking, les fenêtres de la voiture grandes ouvertes. Rigolade, discussion, le joint tourne, t’en veux, non merci, je vois le regard de Sabine, fatiguée ou inquiète (les deux mon colonel).

Malika rigolarde lance à la bande de garçons : « Moins fort, les voisins vont nous entendre ». Un quart d’heure qui semble une éternité à nos esprits flippés, et nous reprenons la route vers le centre d’Alger.

Sur la voie rapide, Malika roule trop lentement, les voitures nous dépassent tels des bolides, l’habitacle n’est plus qu’un bocal de fumée, de musique et de tchatche sur le mode : « si tu critiques ma manière de conduire tu reprends le volant, mais c’est quoiiii ce barrage ? » On s’approche d’un énième checkpoint, Malika n’est pas descendue d’un cran, son copain ne dit plus rien, avec Sabine on retient notre souffle dans le fumoir. Je vois, toutes proches, des voitures arrêtées et en plein contrôle de police sur l’autre voie quand Malika hurle aux flics depuis notre bocal :  « Ils n’ont toujours pas compris ces connards que l’état de siège est levé depuis un an ? »

Effectivement, l’état de siège est levé depuis un an mais ça n’a rien changé. Maintenant, ce n’est plus les blagues qui nous tiennent éveillées, mais la peur de se faire arrêter et de finir au commissariat en mode Midnight Express. Un scénario catastrophe qui restera au placard. On retrouve avec une joie ineffable notre modeste chambre et les chats du marché couvert qui miaulent si fort la nuit qu’on les entend malgré la fenêtre fermée. La prochaine fois, on rentrera à pied.

Taux d’utilisation d’Internet à 14%

Le lendemain, nous poursuivons notre tournée des popotes numériques avec Yasmine Bouchène. Du haut de ses 22 ans, elle a déjà lancé deux webzines, Jam Mag, sur « la culture geek et les nouvelles technologies » et Vinyculture, un « webzine culturel ». Et maintenant, elle souhaite monter sa structure dans le marketing et la comm’. Chez elle, l’ironie désabusée est un sport quotidien, une hygiène de vie.

Yasmine Bouchène, Alger, Décembre 2012.

Yasmine Bouchène, Alger, Décembre 2012.

L’état actuel du numérique la désespère et elle transpire déjà à l’idée d’entamer les démarches pour sa future boîte :

e-Algeria 2013, un programme de numérisation du pays lancé voilà cinq ans, a été un échec. Le dossier de la 3G, c’est 5 ans d’effet d’annonce. Et le web n’existe pas dans la nomenclature administrative !

Quelques jours après, elle fera un court article sur l’arrivée de la 3G… en Somalie taclant le gouvernement à la première ligne :

En proie à une guerre civile depuis dix ans, la Somalie n’a pour autant pas ignoré le développement de son secteur économique, à commencer par les télécommunications, secteur qui compte des millions d’abonnés.

L’État algérien semble reprendre la main sur le développement du secteur via le FAI national Algeria Telecom (AT), en mode bras de fer. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le pays a aussi son Free, Eepad. Le premier et seul fournisseur d’accès privé en Algérie s’est lancé sur le marché en 1999, à l’ouverture du secteur à la concurrence. En 2003, elle a commencé à proposer de l’ADSL. Sa Freebox à elle, l’Assilabox.
En mai 2009, AT déconnecte son rival, laissant sur le carreau 36 000 abonnés. En cause, une dette de 4 milliards de dinars que le FAI privé n’aurait pas payé à temps. Certains y voient une façon de rétablir le monopole public, via une entrée dans le capital d’AT. Son PDG a finalement annoncé le retour de l’entreprise voilà un an, après 27 mois d’absence.

Yasmine nous invite à prendre avec précaution les chiffres sur le nombre d’abonnés avancés par le gouvernement, « il faut se référer aux chiffres de l’IUT » (l’Union international des télécoms). Soit 14% de gens qui utilisent Internet en 2011.

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Le moral remonte un peu quand on évoque la situation des femmes. Devant notre étonnement de voir autant de filles à l’ESI, elle rigole :

C’est le girl power, on s’amuse bien ! Les années 90 nous ont beaucoup aidées : les féministes sont montées au combat et un socle d’idées est resté. La ministre de la Culture Khalida Toumi est une féministe, en poste depuis dix ans.

Récemment, note-t-elle, du lest a été lâché, « ils n’ont pas le choix ». Il y par exemple la démission du ministre de l’Éducation Boubekeur Benbouzid en septembre, après 19 ans au gouvernement, dont dix à l’Éducation. Une opération #BenBouzidDégage avait été lancée sur Twitter et Yasmine veut croire qu’elle a pesé.
L’ouverture de l’audiovisuel est apparemment en route, se réjouit-elle, avec un texte annoncé  pour la mi-2013. Actuellement, les Algériens doivent se contenter des cinq chaînes publiques de l’Entreprise nationale de la télévision algérienne (notre France télévisions) et de chaines privées qui contournent l’interdiction en diffusant depuis l’étranger.

Yasmine revient elle aussi sur les difficultés de se réunir en groupe. Après la levée de l’état d’urgence, la loi n° 91-19 de 1991 régissant l’exercice du droit à la liberté de réunion pacifique s’est de nouveau appliquée. Un cadre très strict, comme le déplorait Franck La Rue, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, dans un rapport de mission publié en juin dernier :

« Les réunions publiques sont soumises à une déclaration auprès du wali au moins trois jours avant la tenue de l’événement (art. 5). Les manifestations publiques sont soumises à une autorisation préalable (art. 15), et la demande d’autorisation doit être adressée au wali au moins huit jours avant la date prévue pour le déroulement de la manifestation (art. 17).

Toute manifestation se déroulant sans autorisation préalable est considérée comme un attroupement (art. 19) et les organisateurs et les participants encourent une peine d’emprisonnement de trois mois à un an et/ou une amende de 3 000 à 15 000 dinars (art. 23).

Selon l’article 9, «il est interdit dans toute réunion ou manifestation publique de s’opposer aux constantes nationales» et «de porter atteinte aux symboles de la révolution du 1er novembre, à l’ordre public et aux bonnes mœurs».  En cas de violation de l’article 9, les sanctions prévues à l’article 23 ci-dessus s’appliquent. »

« La vraie censure, c’est la lenteur de la connexion »

La suite de nos rencontres se passe dans le très sélect et très éloigné quartier d’Hydra, au café Dolce Vita. Perché sur une colline dans une rue pentue comme Montmartre, entre deux ambassades, il propose une carte aux prix nettement plus européen, tout comme la quantité des plats.

La possibilité d’avoir une connexion stable et de bonne qualité compense vite son éloignement et sa déco 90’s, photos de Kevin Costner et de Bruce Willis qui nous faisaient fantasmer ado.  Nous pouvons enfin retrouver nos futiles Facebook et Twitter pour partager un peu les moments que nous vivons.

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La vraie censure, c’est la lenteur de la connexion. Il y a eu des tentatives de censure lors des émeutes : ils n’avaient pas grand chose à censurer, le gars qui est à 512 ko… Mais ça montrait qu’ils avaient peur.

En deux phrases, Majda résume la situation de l’Internet en Algérie. La jeune fille de 20 ans au rire facile représente Mozilla en Algérie depuis 2011. A vrai dire, elle ne nous surprend plus : depuis trois jours, nos tentatives à l’école sont lentes et laborieuses, on réapprend l’art d’aller à l’essentiel, en l’occurrence lire ses mails pour caler des rendez-vous. De même son point de vue sur la petite communauté open source/hacker naissante :

On reste à l’écart de la politique.

Quant à l’hôtel, il n’a pas le Wi-Fi. On a appris que l’Internet et le téléphone avaient été coupés en centre-ville, en raison d’un incendie à la Grande-Poste, le jour de la venue de François Hollande : ce superbe bâtiment colonial abrite aussi un central téléphonique. Il sera rétabli le lendemain de notre départ.

Avec notre prochain et dernier entretien, on parlera un peu d’open data. Meriem Bouakkaz s’est prise de passion pour le sujet, ce qui équivaut à faire l’Everest sans oxygène en tongs dans un pays enfoui sous des fatras de paperasses, où un médiocre pdf semble bien doux. Quant à un csv, le format par excellence de l’open data, c’est un saint Graal.

Pourtant, la jeune fille espère bien avec d’autres mordus de data faire évoluer la situation. Déjà le petit groupe Facebook va bientôt donner naissance à un blog. Et bientôt un envol de données ?

 


Texte : Sabine (un p’tit chouïa Ophelia)

Photos : Ophelia (zéro chouïa Sabine)

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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Emeka Okafor : "I’m very much for the localization of the maker movement"

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Emeka Okafor at TEDGLOBAL 2012 in Scotland. Photo Ryan Lash for TED (ccbync)

Since 2009 Maker Faire settled in Africa. In 2011, its 3rd edition took place in Cairo, Egypt. We interviewed Emeka Okafor, an entrepreneur from New York, and initiator of the Maker Faire Africa (MFA). Here is an excerpt, about a sore point : isn’t there a form a cultural and technical neo-colonialism at work ?

Before we start, a focus on the terminology for the newbies : what’s the difference between an hacker and a maker ? Both terms are often mistaken : both communities are very close and favor creativity, ingeniosity, sharing. Makers however focus more on hardware whereas hackers can also work on software. Historically speaking, it is their playing field, since back at the M.I.T in the sixties. It is also said that hackers are more subversive than makers : hacking is a state of mind that applies to all fields, and particularly the political one with a strong stance on everything that concerns digital freedoms. Finally, hackers also enjoy taking the beaten paths.

All of this of course, is merely theoretical, all that really matters is what we do.

One could easily object that the western hacking community is applying its views and ways – even sometimes with commercial purposes – to the African one. For instance, take MakerBot, they donated a 3D printer to Maker Faire Africa in Cairo last year. Even the word "hacking" itself is an western one, the figure of the maker is strongly tied to american history, as a self-made country. The people of Africa could use or create their own words, they might already have ones and we don’t even know about it. What do you think ?

I think you bring up a very very important subject, and this is something we like to emphasize within the places we go [with Maker Faire]. We don’t see this as someone coming in and saying “this what making is”. More often than not, the making was occuring there, before we arrived and called it "making". So if anything, I personnally see making as empowering those already on the ground, and giving them a platform to talk about the importance of what they are doing as opposed to coming in from New York or London or Paris and trying to tell people “this is what making is”.

And I think it is important, when we look at Lamba Labs, when I have had discussions with people like Bilal [Ghalib, ed. is an american of iraqi origin who helps communities set up hackerspaces with his organization Gemsi] and some of my other colleagues like Jennifer Wolfe [ed . a designer, member of MFA] , one of the things we emphasize is the need to reappropriate the name and have the people there understand it and understand it as they feel they should understand it. It’s not about what happens in San Francisco or London, or Moscow, it has to be how people in Tunis or Cairo see it.

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L’imprimante 3D offerte par MakerBot pour Maker Faire Africa 2011 au Caire. Image CC Flickr CC by sa maltman23

I am not familiar with Egypt, I am somewhat more familiar with places like Nigeria, and one of the thing that I see as a similarity between many of these countries, is that there’s always a need to think that it’s better if it’s from the outside. Or that it is of a higher standard, and we overlook the brilliant work that has been done on the ground.

So, if we are to look at where hacking and making come from and at these labs and spaces growing in the future and the thinking around it, it should be about recovering what we already have. And even choosing its own name for it. I would like to see events like Maker Faire Africa that are not called Maker Faire Africa, that are based on beautiful, evocative, national terms. It’s really important that people do not see this as something that is foreign, because even here in the United States of America, many people when you say "making" will tell you "we’ve been doing it for years, what’s the big deal ?" That kind of conversation is even happening here in the USA.

Design pour l'édition 2012 de Maker Faire Afric au Caire par Jennifer

Design pour l’édition 2012 de Maker Faire Africa au Caire par Jennifer Wolfe

So I think whether it’s in Cairo or in Beirut, in Lagos, in Kenya, or in India, people need to say essentially that this is about us being creative in a broad range of fields and admiring what we do. If you go to a Maker Faire in New York City, you see people from the local food community, being proud of the food they make. Why can’t that be happening in Cairo, why can’t we have the crafts people from the rural parts of wherever in Middle East or North Africa reexamine what they’re doing and then reblending that with what is new and create something that is unique ?

So I am very much for the localization of the maker movement and the orientation towards assessing and valuing  what each country, what each region, each culture has, that is unique to them and celebrating  it.


Taking it further :

Emeka Okafor’s blog, Timbuktu Chronicles

When consumers become creators

Tinkers, Hackers, Farmers, Crafters

Africa, the new craddle of hacking


Surely there are many typos, don’t kick us, we’re not sub-editors nor professional translators, we do everything ourselves with our two pairs of hands and eyes :) Point them – the typos huh – out to us gently, in the comments or by email hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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