Al Jerry Can !

Les relations franco-algériennes sous le signe de la chaleur humaine (et du fer à souder).

Les relations franco-algériennes sous le signe de la chaleur humaine (et du fer à souder).

Pour la première étape de notre périple, à Alger, nous nous sommes greffées sur les ateliers que nos amis de Jerry ont organisés en décembre et janvier dans les deux plus grandes écoles d’informatique du pays. Leur projet ? Des serveurs DIY à bas coût, faits avec du matériel récupéré et casés dans un jerrycan. Un concept dont les étudiants se sont emparés avec fougue.

En pleines vacances d’hiver, la bibliothèque de l’Ecole supérieure d’informatique d’Alger (ESI), une des meilleures du pays, bruit pourtant de mille petites agitations. On papote, on tripote, on fouine, on trouve, on monte, on démonte, on remonte… Quoi ? Les étagères pleines de livre ? Non, des serveurs informatiques dans des jerrycans.

Le temps d’un atelier, les brillants étudiants travaillent main dans la main avec un trio de Français, Romain, Emilien et Justine, du projet Jerry. Le principe ? Concevoir et caser dans un jerrycan, si possible avec des pièces récupérées, des serveurs adaptés aux besoins locaux. « On voulait voir comment on pouvait aider des gens qui ont envie de faire des techs civiques en Algérie à faire leur trou », explique Romain, un incongru bonnet de père Noël sur le crâne : ici, le 25 décembre est un jour comme les autres.

L’initiative fait partie de MakeSense, un réseau qui soutient le « social business » et « l’entrepreneunariat social », comme ils disent. Ne pas se fier aux termes bullshit-propre-sur-soi, cette belle expérience donne l’occasion de casser quelques clichés sur l’Algérie.

Prenons déjà la simple concrétisation du partenariat : nos petits Français sont venus grâce à ShellMates, le premier club de sécurité informatique du pays, créé en 2011. À sa tête, non pas un geek barbu, mais Sabrina, 20 ans, pas de voile et des Converse, qui aime tellement cette spécialité qu’elle compte travailler dedans. Elle est entrée en contact avec eux via MakeSense, alors qu’ils cherchaient à faire des ateliers en Afrique du Nord :

Construire soi-même, cela nous plaisait, c’est nouveau, chaque fois qu’on a un problème, on achète un produit neuf.

Au diable la bureaucratie

L’ESI s’est montrée très coulante. Ce point peut sembler anodin mais pour qui connait l’étouffante bureaucratie algérienne, qui décourage a priori tant d’initiatives, c’est notable. « Plein de gens sont intéressés à Oran, mais Jerry n’a pu y aller à cause de l’administration », poursuit Sabrina en guise d’illustration. « Le directeur de l’ESI est super sympa, il a permis en 2-3 ans de faire en sorte que l’école produise l’élite hackers/entrepreneurs du pays », témoigne Ismaïl Chaieb, qui parle en connaissance de cause puisqu’il bosse maintenant à Berlin après être passé là.

Et cet atelier n’est pas encore tout à fait fini qu’il ravit déjà les organisateurs. « Humainement, c’est une super aventure. Techniquement aussi, il y a eu plein d’innovations d’usage », détaille Romain : « l’intégration de port USB apparents à l’extérieur de la tour, l’intégration est plus approfondie, la customisation avec des LED, le système d’attache de fermeture éclair, tout ça on le documente et on le partage sur Internet ». Émilien poursuit :

Ils sont plus autonomes que ce qu’on pensait, on n’a presque pas besoin d’être là.

Atelier JerryCan a l ecole superieure d informatique d Alger, Algerie.

De fait, les participants vaquent dans leur coin, soucieux de finir leur serveur. Yazid customise ainsi un jerrycan, un tournevis à la main. Le jeune homme à la voix timide, président du premier Java User Group d’Algérie, s’attaque au plastique épais pour faire apparaître une tête de mort. Car l’objet a une fonction bien particulière : il contient une PirateBox, un serveur de partage par WiFi, afin « de contourner la limitation du réseau de l’école à 600 Mo par jour et par élève», précise Romain. Il sera hébergé par ShellMates.
Anis, étudiant en 2ème année, revient sur les étapes et les choix techniques : « Nous avons monté d’abord la carte-mère et les périphériques. Puis il a fallu tout mettre dans le jerrycan, l’alimentation, la carte-mère, le disque dur, collé sur la paroi, et le modem-routeur Wi-Fi. Elle bouge, le plastique est épais et bosselé, ce n’est pas facile de coller et il faut optimiser l’espace. On dispose d’une RAM de 1 giga, c’est bien, mieux que ceux de l’école. Nous pourrons y stocker des fichiers. »

Esprits et logiciels libres

Non loin, un jerrycan a des allures de pingouin. Mais pas n’importe lequel : Tux, l’emblème de l’OS libre Linux. Omar, qui vient de finir ses études à l’UHSTB, l’autre grande école d’informatique, explique la fonction assignée à ce serveur :

Nous installons un miroir local qui sera utilisé pour faire la mise à jour des paquets (les logiciels, ndlr) d’Ubuntu, un système d’exploitation libre. Il n’existe pas encore de serveur-miroir en Algérie. Le serveur central est aux Etats-Unis, dont les fichiers sont copiés sur des miroirs locaux pour aller plus vite. À défaut, pour l’instant, ils vont chercher les mises à jour sur des serveurs en Espagne et en France.

Comme d’autres participants à l’atelier, Omar fait partie de la communauté grandissante du logiciel libre algérienne, en tant que à l’équipe gérante d’Ubuntu Dz. « Les logiciels propriétaires sont vendus à des prix européens, et le pouvoir d’achat est très faible », contextualise-t-il. « Le Smic est à 180 euros, une licence Windows revient 90 euros. On récupère des cracks avec souvent des virus, des vers, 85% des logiciels payants utilisés sont crackés, y compris les antivirus. » Le libre constitue donc une alternative fiable, plus sûre et légale, même si l’Etat algérien ferme les yeux sur ce piratage massif.

Les hackers sans la cite arabe

On retrouve aussi une distribution Ubuntu dans le bidon kaki taggué d’un « caution » jaune de la team ShellMates, 100% féminine. En Algérie, « la féminisation de l’informatique est récente », précise Nawel, toute fine derrière son voile. Elle devient aussi une filière d’excellence pour les filles, au même titre que pharmacie ou médecine. Du coup, la parité est de mise, alors qu’en France, l’ambiance est nettement plus mâle.

Avec ses trois amies, Nawel a bossé sur « un récepteur de SMS, pour mettre à jour des bases de données, pour gérer les événements du club. Après le test des composants et l’installation de l’OS qui n’a pas été facile, il reste à installer le logiciel de gestion Frontline SMS et la déco. »

La jeune fille a apprécié d’aider aussi les autres projets. Et c’est là la réussite de ces séances : réunir des communautés qui sont d’habitude plutôt chacune dans leur coin. Houda renchérit :

J’ai aimé mettre les mains dans le cambouis du hardware et du software, avec des gens plus âgés et d’autres clubs.

L’expérience permet aussi d’aborder l’informatique de façon concrète, comme se réjouit Hacine :

J’ai appris sur le hardware, l’école met l’accent sur le software. Maintenant, je peux désosser n’importe quel ordinateur, le démonter, ôter des pièces, en rajouter. Si mon PC tombe en panne, je peux le réparer rapidement.

« Ils ne peuvent pas trop mettre en pratique leurs connaissances théoriques en Algérie, commente Romain, il existe peu d’entreprises technologiques, le tissu d’innovation est faible, là ils ont pu les mettre en application. »

« Un souvenir marquant et encourageant »

« J’espère qu’ils en garderont un souvenir marquant et encourageant pour prendre davantage le contrôle sur le côté administratif », conclut Justine. À  entendre les jeunes parler de leur envie de monter une start-up sur ce « terrain vierge » qu’est Internet en Algérie, pour reprendre les termes de Yazid, on peut parier que l’essai sera transformé.

Encourageante aussi pour l’équipe de Jerry qui enchaine ensuite avec une deuxième semaine d’ateliers à l’UHSTB. Là encore, avec le soutien d’un club informatique. Son titre et son slogan sont en forme de promesse pour la jeunesse algérienne : OpenMinds,

Ce qui ne se partage pas se perd.


Texte : Sabine
Photos : Ophelia

Il est possible que cet article contienne des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou par mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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4 réflexions sur “Al Jerry Can !

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