Des fab labs pour réinventer l’école égyptienne

Cinq fab labs doivent être implantés dans des écoles du Caire dans les quatre ans qui viennent, financés par l’aide au développement américaine. Reportage au premier fab lab d’Egypte, qui collabore à ce programme, pendant une visite scolaire.

Les élèves sont sagement assis, les rangs ressemblent à ceux de l’école mais la présentation à laquelle ils assistent est censée leur ouvrir des portes pédagogiques sans fin : une vingtaine d’élèves d’une école de garçons du Caire sont venus découvrir le concept de fab lab in situ, en attendant d’avoir le leur, inch’allah cet été.

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La démonstration du fonctionnement de la découpe laser est faite par un jeune.

Nos collégiens commencent par un peu de théorie, sous la houlette de Mahmoud El-Safty, le jeune co-fondateur de ce premier fab lab égyptien, créé en 2011. Sous l’abri léger recouvrant la petite cours où ont été alignées les chaises, ils découvrent les fabrication laboratories, ces espaces de prototypage rapide et de bricolage, boostés au numérique. Conceptualisés au début des années 2000 au MIT par le professeur Neil Gershenfeld, les fab labs constituent désormais un réseau mondial qui fonctionne sur le partage des connaissances.

Nous ne comprenons pas l’arabe mais des mots-clés sonnent familièrement : open source, laser cutter, etc. Outre la force du réseau, le numérique décuple aussi les capacités des outils, avec la démocratisation des machines-outils assistées par ordinateur qui exécutent le plan que vous avez conçu, ou récupéré en ligne, voire adapté ensuite.

Mahmoud El Safty co-fondateur du fab lab du Caire (Gizeh)

Mahmoud El Safty, le jeune co-fondateur du fab lab du Caire, situé dans la banlieue de Gizeh.

Pour Mahmoud, les fab labs sont la nouvelle trousse à même de pallier les défauts du système scolaire égyptien et d’affronter les défis :

Après la présentation, les élèves découvrent les machines, massées dans une vingtaine de mètres carrés. La visite guidée, démo à l’appui, est faite par des utilisateurs du fab lab guère plus âgés que leur public. Et si tout se passe bien, eux aussi expliqueront à leur tour le fonctionnement de la découpe laser ou de l’imprimante 3D aux néophytes. Car la dimension éducative est au cœur de la charte des fab labs.

Mohamed Abbas, le professeur de mathématiques qui les accompagne, est tout aussi convaincu de l’enjeu :

Voilà deux mois, il était en voyage aux États-Unis, au cours duquel il a découvert les fab labs : une école STEM (science, technology, engineering, and mathematics) de Cleveland en possédait un. Bientôt, son école aura le sien, comme quatre autres du Caire. C’est le fruit d’un partenariat avec World learning, une vieille ONG américaine qui œuvre dans une soixantaine de pays dans le domaine de l’éducation, du développement international et des programmes d’échange. Dans le cadre d’un accord avec le gouvernement égyptien, 25 millions de dollars seront injectés par l’Usaid, l’aide au développement américaine, dans des programmes éducatifs, et World learning s’est associée, avec d’autres.

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Mohamed Abbas, professeur de mathématiques, est impatient que son école ait un fab lab.

« Le manque d’emplois pour les jeunes et les frustrations causées par le système éducatif égyptien faisait partie des problèmes exprimés lors de la révolution de 2011, indique World Learning. Le gouvernement travaille à résoudre ces problèmes à travers un engagement important dans des programmes éducatifs innovants. »

Discret dans un coin, détonnant juste par ses cheveux roux et sa peau pâle, plutôt propre sur lui que mains dans le cambouis, Justin Duffy, de World Learning , détaille le projet :

On n’en saura pas plus sur le reproche de « néo-colonialisme » que certains adressent à ce type d’initiative : no comment. Quant à Mahmoud, il la rejette en bloc, évoquant l’héritage millénaire du DIY en Égypte.

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La question ne semble pas tarauder nos élèves qui, les explications finies, continuent de fureter autour des machines. « Mes étudiants sont très intéressés, ils pensent qu’ils peuvent faire plein de choses avec », témoigne Mohamed Abbas. À condition que les machines fonctionnent bien : un élève exprime sa déception que l’une d’elles bugue. En construire de nouvelles avec celles déjà existantes fait d’ailleurs partie du programme des fablabers, nous précise Mahmoud.

Si le fab lab parvient effectivement à décoincer les élèves et à ouvrir leur créativité, le principal obstacle pourrait bien être administratif, comme le déplore Aser.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au Fab Lab du Caire/Gizeh.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au fab lab.

 Le gamin a 18 ans mais il en parait 25, il traine sa carrure de rugbyman voutée, chaussures lourdes de technicien aux pieds, il y a dans son expression quelque chose de triste, comme par avance battu. Il suffit de l’entendre décrire tous les obstacles auquels se heurte son talent pour comprendre :

L’argent peut acheter toutes les machines du monde, si le carcan administratif reste kafkaïen, les belles énergies des élèves s’épuiseront.

Reportage réalisé en février 2013

Texte et montage son : Sabine

Photos et prise de son : Ophelia

Jay Cousins (icecairo) : « Le hacking est en haut de nos priorités » [FR/EN]

Jay Cousins travaille à icecairo, au Caire, un jeune espace de co-working/incubateur de start-ups green tech qui aura bientôt son laboratoire de fabrication. Cette structure, aidée par GIZ, l’agence de coopération allemande, est appelée à être déclinée dans d’autres villes, comme à Alexandrie.

Cet Anglais qui se décrit comme un « catalyseur de communauté », est revenu sur les liens que ICE entretient et souhaite développer avec les hackers. Extraits de notre entretien.

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« En général, nous souhaitons donner les moyens aux gens de résoudre leurs propres problèmes. iceairo est centré spécifiquement sur l’environnement mais on se concentre sur les technologies open source qui sont un outil d’habilitation et d’empowerment car un tas de problèmes ont déjà été résolus ailleurs dans le monde. L’open source et la mentalité hacker sont vraiment essentiels pour nous pour beaucoup de ce que nous faisons : « si tu n’aimes pas quelque chose alors change-le. »

Donc les deux vont vraiment main dans la main et ces espaces encouragent les gens à adopter cette approche, prendre la responsabilité de changer, d’améliorer leur environnement en se regroupant pour des activités ou en montant leurs propres projets dans l’électronique comme du suivi qualité, utiliser l’énergie solaire ou le biogaz. Ces systèmes sont construits sur des idées déjà existantes, des technologies open source appliquées avec du matériel approprié disponible sur place. Toutes ces choses ont le hacking, le fait de faire et de prendre de nouvelles approches à la base.

Nous essayons d’encourager cet esprit de collaboration, que les gens à partager ce qu’ils savent et ce qu’ils ont appris et construisent des choses ensemble pour qu’ils puissent élaborer leur propre business et résoudre leurs problèmes d’une façon qui soit économiquement viable. Le hacking est la compétence centrale que nous espérons développer avec le business, la collaboration et la communication, il y a un tas de choses différents qui se complètent mutuellement. Le hacking est vraiment en haut de nos priorités. »

« Business », le mot n’est pas tabou. Revenant sur la création récente d’icealexandria, qui partage locaux et projets avec un hackerspace (et son url Facebook) et des jeunes passionnés de robotique, Jay Cousins détaille l’approche de GIZ :

« Nous essayons d’avoir une approche plus commerciale qui puisse être durable pour créer ces opportunités. Donc les découpes laser leur seront louées, ce qui les encouragera à mettre en place des ateliers et à construire des produits ce qui les aideront à nous racheter ces outils. Il y a donc une pression pour démontrer que cela est économiquement viable.

C’est un exemple mais nous faisons cela pour chaque outil que nous leur donnons et tous les composant du hackerspace ou du fab lab – appelez-le comme vous voulez – doit être accompagné d’un modèle économique car autrement ce sont juste des jouets et je ne me sens pas à l’aise avec le fait de donner des jouets. Nous voulons que tout ce que nous donnons ait de la valeur, aide vraiment la communauté et lui permette de se renforcer. »

Une approche très pragmatique qui peut faire fuir les hackers les plus « puristes »…

Si les lecteurs soundcloud ne s’affichent pas dans votre navigateur, suivez ces liens :

http:// soundcloud.com/leshackersdanslacitearabe/interview-de-jay-cousins-de

http:// soundcloud.com/leshackersdanslacitearabe/interview-de-jay-cousins-de-1

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« Un impact fort sur la société et le système éducatif » [FR/EN]

Mahmoud El Safty, Février 2013.

Mahmoud El Safty, février 2013.

Mahmoud El-Safty a co-fondé le hackerspace de Gizeh et fab lab Egypt, le premier du pays, qui cohabitent dans les mêmes locaux à Gizeh, en banlieue du Caire. Ce jeune ingénieur au rire solide nous a fait part de sa foi dans les hackerspaces/makerspaces. Attention, Egyptian English, si vous êtes habitué à l’accent de la BBC, nous avons rajouté la traduction en français.

« Avoir des hackerspaces et des makerspaces où les gens peuvent acquérir une expérience pratique, partager des connaissances et mettre en œuvre leurs savoirs théoriques aura un impact fort sur la société et aussi sur le système éducatif et changera l’état d’esprit des personnes.
Quand les gens collaborent dans une ambiance fun, se réunissent non pas pour préparer des examens mais pour bosser sur des projets qui les passionnent, qui les intéressent, ils vont bien entendu les faire du mieux qu’ils peuvent.
Plus tard, beaucoup des projets sortis de ces lieux seront des produits et des start-up.
Il existe de nombreux logiciels et du hardware open source sur le marché qui sont issus des hackerspaces et makerspaces. »

Texte et son : Sabine

Photo : Ophelia Noor

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Le jeune, le bureaucrate et le gérontocrate

La façade du local du club d'informatique de l'ESI à Alger.

Un mur du local du Club scientifique de l’ESI à Alger.

Dépêche-toi de payer, je suis pressé !

Après avoir fait le tour du quartier populaire d’El Harrach en banlieue d’Alger, et quémandé son chemin à trois personnes – ici pas de GPS -, l’aimable chauffeur de taxi nous pose enfin devant l’Ecole supérieure d’informatique (ESI). C’est ici que nous attendent nos amis français de Jerry, venus faire un atelier afin d’apprendre aux étudiants à fabriquer des serveurs à bas coût adaptés à leur besoin, casés dans des jerrycans customisés. Romain nous avait expliqué : on le trouvera dans la bibliothèque, avec ses comparses Émilien et Justine.
L’accueil est charmant, il faut juste faire un saut par la comm’ pour se signaler. Sabrina, la jeune présidente du club de sécurité informatique ShellMates, qui a permis la venue de Jerry, a déjà prévenu la personne qui s’en occupe. La demande est normale : on n’entre pas dans un établissement scolaire comme dans un moulin à vent pour faire un reportage.

Comme il est midi, les gens sont partis déjeuner. Pas de souci, on attend, l’ordinateur déjà ouvert en quête de WiFi. Et quel délice de voir apparaitre plusieurs réseaux ouverts. Sauf que ça ne marche pas. Et pour cause, il faut un code. « Le débit est bridé à 600 Mo par élève par jour depuis l’été dernier », nous explique-t-on. Bref, un vilain proxy nous bloque, et les codes qu’on nous passe ne servent pas à grand chose.

To be a journalist or not to be ?

Une question nous taraude plus sérieusement. Dira-t-on que nous sommes journalistes ? Je (Sabine) penche plutôt pour, ils ont l’air cool. Il faut savoir qu’officiellement, nous sommes là en joyeuses touristes, moi correctrice, Ophelia iconographe. Nous avons menti (légèrement… ) sur nos professions, pour être sûres d’avoir le visa. Le pouvoir algérien n’aime pas les journalistes et nous avons suivi les conseils de collègues qui étaient entrés dans le pays sans se déclarer. C’était ça ou prendre le risque d’être bloquées pour de kafkaïens motifs administratifs.
Ophelia prône l’inverse, et elle a bien raison. Notre gentille interlocutrice s’excuse du retard dix fois puis en vient au point redouté :

Vous êtes là pour quoi ? Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Vous êtes journalistes ? Si c’est le cas, il faut envoyer un fax au ministère.

Et là, nos yeux font un triple lootz piqué affolé. Je demande où sont les toilettes et sors du bureau avec Sabrina pour lui demander son avis. Apparemment, il y a eu un imbroglio et je suis bien gênée de voir que cela peut attirer des ennuis à la jeune fille.

Je (Ophelia) profite de la sortie de Sabine pour changer de sujet avec notre hôte. Je lis à haute voix sur la bouteille d’eau minérale : « Saïda ». Elle pense que j’ai soif, je lui dit que j’essaie de reconnaître les lettres en arabe. Et c’est parti, elle oublie sa question. Je (Sabine de retour) brode sur mon père né au Maroc et qui apprend cette langue.
Pas très rassurées, on finit par rejoindre enfin la bibliothèque, après deux heures d’attente et un excellent café. Sabrina nous prévient :

Il ne faudra pas parler de politique.

Non pas que ce soit un sujet tabou, la presse ne se prive pas de critiquer vertement le gouvernement. Non, il ne faut pas parler de politique comme on ne parle pas des couleurs d’un tableau à un aveugle. Les quelques jours passés au sein de cette belle jeunesse ont suffi  à comprendre pourquoi le pays n’avait pas emboité le pas de ses voisins et ne semble pas avoir l’intention de le faire. Et pourtant, nous avons surtout discuté avec des gens issus de la classe moyenne, bien éduqués et ouverts sur l’extérieur notamment via Internet.

18 heures, la ville s’endort

La fin de la journée passe vite : à peine le temps de faire connaissance avec les élèves et il est déjà l’heure de plier bagage, direction le métro qui nous ramène en centre-ville à notre hôtel. Et là ambiance. Ou plutôt absence d’ambiance.

Alger a beau être une capitale mythique, ah Alger la Blanche !, c’est actuellement surtout une belle endormie. Nos amis de l’ESI nous ont prévenues en nous raccompagnant :

Ne sortez pas à la tombée de la nuit les filles.

En cette fin décembre, elle tombe à 18 heures, les rues se vident, ne restent effectivement que des hommes qui vous regardent souvent de façon insistante. Aucune interpellation graveleuse, juste un suivi du regard. L’atmosphère morne contraste avec les rues françaises qui doivent encore être agitées par les achats de dernière minute. Ici, on ne célèbre pas Noël, et de toute façon, la mercantile fête jurerait dans ce pays où les marques étrangères n’ont guère fait leur trou. Contrairement à la Tunisie, pas de Carrefour ou de Monoprix en vue.
Trouver un restaurant correct sans marcher beaucoup relève de la gageure. Les seuls restaurants du centre-ville sont des fast-foods à pizza, kebabs et poulets rôtis. Pour manger algérien, il faut choisir entre des restaurants chic sur les hauteurs de la ville, être invité chez l’habitant ou connaître les bonnes petites adresses cachées. Épuisées après un levé à 5 h 30 et les sueurs froides de l’après-midi,  nous finissons dans un de ces bouibouis.

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Notre repas de Noël. Sandwich au veau pour Sabine et pizza végétarienne pour Ophelia. Miam.

Peintures pétantes, plafond haut, formica, deux familles et la chaîne National Geographic en arabe pour meubler le silence. Le patron, apprenant que nous sommes françaises, nous lance :

C’est fini la guerre, on s’est réconcilié !

Et un café offert au passage, joyeux Noël ! Son expression n’est pas anodine : la guerre d’Algérie est un traumatisme qui n’a qu’un demi-siècle. Et ce n’est pas le dernier.

12 euros pour 256 kb

Le lendemain, nous passons la journée à l’école. On retrouve Yazid qui nous avait déposé à l’hôtel hier. 20 ans, une voix timide, et de grosses envies de monter sa start-up. Il a d’ailleurs déjà un projet en cours de développement avec quatre étudiants en dernière année, une plate-forme de mise en relation entre des gens proposant des services et des clients potentiels. Il nous en avait parlé hier, expliquant sa frénésie entrepreneuriale :

Internet est un terrain vierge, j’ai 5 à 10 ans pour monter ma start-up.

Pour illustrer son propos, il nous indique le prix que payent ses parents chaque mois pour du 256 kb : 12 euros. En France, une connexion standard triple play monte à 10 mb pour 30 euros. L’Algérie est dans les tréfonds du classement concernant le débit : 176 sur 176 l’année dernière.

Du coup dans son logement d’étudiant à Alger, il utilise celle du voisin, mal protégée par une clé WEP et un mot de passe passoire.
Au détour de son projet, nous découvrons une autre spécificité de l’Internet algérien : le e-commerce n’existe pas. Du coup, pour se payer, ils tablent sur un système de compte alimenté par un mandat-poste, avec un système de point : pour avoir le contact, il faut acheter des points. Inutile de dire que cet archaïsme subit des coups de boutoir :

Il y a une grosse pression des chefs d’entreprise pour déréguler.

En attendant la dérégulation, il compte entre autres sur l’aide du cyberparc étatique, dont le nom fleure bon les années 80-90. Installé dans la ville nouvelle de Sidi-Abdellah à 30 km d’Alger, il témoigne de l’intérêt que porte le gouvernement aux TIC. Le lieu accueille aussi des événements, comme les Algeria 2.0. La première édition a eu lieu l’année dernière et sera renouvelée en avril prochain. Dans ce cadre, un « start-up week-end » avait été organisé, et le sera encore ce printemps. Parmi les sponsors, les poids lourds habituels Google et Microsoft.

Mais quand on entend nos jeunes parler des obstacles administratifs à la création d’une entreprise, on se demande si le pitch  « créer une start-up en 54 heures » n’est pas que la plaisanterie d’un gouvernement schizophrène. On verra si sa promesse de faciliter la vie des entrepreneurs annoncée restera à l’état de vœux pieux de début d’année.

La conversation se poursuit avec Sabrina, 20 ans et une allure faussement nonchalante. La jeune fille assume avec dynamisme la présidence de ShellMates : seulement trois mois à ce poste et elle a déjà poussé un événement conséquent. Et un bilan mi-figue, mi-raisin côté Kafka :

L’administration de l’école a facilité. Beaucoup de gens sont intéressés à Oran, mais Jerry n’a pu y aller à cause de l’administration.

« Ils n’ont toujours pas compris ces connards que l’état de siège est levé depuis un an. »

Le soir, nous sommes invitées à dîner chez un couple de punks algériens, Medhi et Nadia (les prénoms des personnes présentes ce soir ont été changés). Le tramway file à toute allure, flambant neuf au milieu d’une avenue sombre et vide. L’appartement est un joyeux bordel coloré, couvert de posters et de stickers de rassemblements alternatifs, concerts, manifestations, et festivals du monde entier. Mehdi a deux piercings sur l’arcade sourcilière et reconnait qu’il ne passe pas inaperçu. Sa copine est sage d’allure, job dans les DRH oblige. Ce qui ne l’empêche pas d’ironiser à l’unisson avec son copain sur la société.

Des potes à eux nous rejoignent vite. Tarek, deux mètres, est musicien et photographe. Il mangera la moitié d’une pizza de presque un mètre de diamètre (si, si ça existe) en un quart d’heure. Et un autre couple, Malika et Mohamed.
Malika est un véritable personnage de sérié télévisée : une grande gueule travaillant pour une chaîne de télévision « d’opposition » avec un sens de la répartie hallucinant, comme le reste de la bande d’ailleurs. Très efficace pour nous tenir éveillée en dépit de la fatigue. Le duo se chamaille toute la soirée, elle en français, lui en arabe, surgissant de derrière son épaule, tel un suricate, pétard au bec.

On rigole, mais le fond de l’air est triste, un côté battu d’avance qui plombe les conversations dès qu’on aborde le sujet de la politique. Tarek revient sur l’exemple des voisins tunisiens, comme repoussoir à une révolution algérienne :

Bien sûr, c’est bien que ces connards soient tombés, mais pour les remplacer par des extrémistes religieux…

Et de toute façon, comment faire pour s’organiser, dans un pays où il est si difficile de se rassembler dans un lieu public ?  « Tout le monde ici a perdu un membre de sa famille pendant la guerre civile », ajoute Medhi.« Les gens ne vont pas repartir de sitôt dans une révolution. Nous l’avons fait en 88 ». 

Après des émeutes en octobre 1988, une très (relative) très démocratisation a eu lieu. Elle a mis fin au règne du parti unique, le FLN, au pouvoir depuis l’indépendance en 1962. Mais cette ouverture a aussi conduit à la montée en puissance des islamistes radicaux et in fine à dix ans de guerre civile, un traumatisme profond encore vivace. Et un bilan triste, vingt ans après :

En octobre 1988, le pays n’avait pas d’argent, mais il y avait une réelle volonté de s’en sortir. En 2008, l’Algérie a de l’argent, mais elle est incapable de se dessiner un avenir.

Vers 23 heures, Malika propose gentiment de nous raccompagner à l’hôtel. La petite auto se met en branle, donnant des coups de hanche à droite à gauche dont on ne saura jamais s’ils sont dus à l’état de la route ou à celui du cerveau enfumé de Mohamed. Vite, le chemin nous parait un peu long et pas vraiment dans la bonne direction. Bien vu, Malika nous demande soudainement :

Vous avez un peu de temps ? Ça vous dérange pas si on fait un petit détour ?

Euh, ok.

Et nous voilà parties pour une balade dans la banlieue d’Alger, déserte, sous la lumière orange. La voiture s’engage dans une longue côte, s’engouffre entre quelques barres d’immeubles et des véhicules garés dans tous les sens. Première étape : récupérer des provisions de haschich. Malika reprend le volant, direction une autre cité.

La discussion s’engage sur le parking, les fenêtres de la voiture grandes ouvertes. Rigolade, discussion, le joint tourne, t’en veux, non merci, je vois le regard de Sabine, fatiguée ou inquiète (les deux mon colonel).

Malika rigolarde lance à la bande de garçons : « Moins fort, les voisins vont nous entendre ». Un quart d’heure qui semble une éternité à nos esprits flippés, et nous reprenons la route vers le centre d’Alger.

Sur la voie rapide, Malika roule trop lentement, les voitures nous dépassent tels des bolides, l’habitacle n’est plus qu’un bocal de fumée, de musique et de tchatche sur le mode : « si tu critiques ma manière de conduire tu reprends le volant, mais c’est quoiiii ce barrage ? » On s’approche d’un énième checkpoint, Malika n’est pas descendue d’un cran, son copain ne dit plus rien, avec Sabine on retient notre souffle dans le fumoir. Je vois, toutes proches, des voitures arrêtées et en plein contrôle de police sur l’autre voie quand Malika hurle aux flics depuis notre bocal :  « Ils n’ont toujours pas compris ces connards que l’état de siège est levé depuis un an ? »

Effectivement, l’état de siège est levé depuis un an mais ça n’a rien changé. Maintenant, ce n’est plus les blagues qui nous tiennent éveillées, mais la peur de se faire arrêter et de finir au commissariat en mode Midnight Express. Un scénario catastrophe qui restera au placard. On retrouve avec une joie ineffable notre modeste chambre et les chats du marché couvert qui miaulent si fort la nuit qu’on les entend malgré la fenêtre fermée. La prochaine fois, on rentrera à pied.

Taux d’utilisation d’Internet à 14%

Le lendemain, nous poursuivons notre tournée des popotes numériques avec Yasmine Bouchène. Du haut de ses 22 ans, elle a déjà lancé deux webzines, Jam Mag, sur « la culture geek et les nouvelles technologies » et Vinyculture, un « webzine culturel ». Et maintenant, elle souhaite monter sa structure dans le marketing et la comm’. Chez elle, l’ironie désabusée est un sport quotidien, une hygiène de vie.

Yasmine Bouchène, Alger, Décembre 2012.

Yasmine Bouchène, Alger, Décembre 2012.

L’état actuel du numérique la désespère et elle transpire déjà à l’idée d’entamer les démarches pour sa future boîte :

e-Algeria 2013, un programme de numérisation du pays lancé voilà cinq ans, a été un échec. Le dossier de la 3G, c’est 5 ans d’effet d’annonce. Et le web n’existe pas dans la nomenclature administrative !

Quelques jours après, elle fera un court article sur l’arrivée de la 3G… en Somalie taclant le gouvernement à la première ligne :

En proie à une guerre civile depuis dix ans, la Somalie n’a pour autant pas ignoré le développement de son secteur économique, à commencer par les télécommunications, secteur qui compte des millions d’abonnés.

L’État algérien semble reprendre la main sur le développement du secteur via le FAI national Algeria Telecom (AT), en mode bras de fer. Il n’en a pas toujours été ainsi. Le pays a aussi son Free, Eepad. Le premier et seul fournisseur d’accès privé en Algérie s’est lancé sur le marché en 1999, à l’ouverture du secteur à la concurrence. En 2003, elle a commencé à proposer de l’ADSL. Sa Freebox à elle, l’Assilabox.
En mai 2009, AT déconnecte son rival, laissant sur le carreau 36 000 abonnés. En cause, une dette de 4 milliards de dinars que le FAI privé n’aurait pas payé à temps. Certains y voient une façon de rétablir le monopole public, via une entrée dans le capital d’AT. Son PDG a finalement annoncé le retour de l’entreprise voilà un an, après 27 mois d’absence.

Yasmine nous invite à prendre avec précaution les chiffres sur le nombre d’abonnés avancés par le gouvernement, « il faut se référer aux chiffres de l’IUT » (l’Union international des télécoms). Soit 14% de gens qui utilisent Internet en 2011.

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Le moral remonte un peu quand on évoque la situation des femmes. Devant notre étonnement de voir autant de filles à l’ESI, elle rigole :

C’est le girl power, on s’amuse bien ! Les années 90 nous ont beaucoup aidées : les féministes sont montées au combat et un socle d’idées est resté. La ministre de la Culture Khalida Toumi est une féministe, en poste depuis dix ans.

Récemment, note-t-elle, du lest a été lâché, « ils n’ont pas le choix ». Il y par exemple la démission du ministre de l’Éducation Boubekeur Benbouzid en septembre, après 19 ans au gouvernement, dont dix à l’Éducation. Une opération #BenBouzidDégage avait été lancée sur Twitter et Yasmine veut croire qu’elle a pesé.
L’ouverture de l’audiovisuel est apparemment en route, se réjouit-elle, avec un texte annoncé  pour la mi-2013. Actuellement, les Algériens doivent se contenter des cinq chaînes publiques de l’Entreprise nationale de la télévision algérienne (notre France télévisions) et de chaines privées qui contournent l’interdiction en diffusant depuis l’étranger.

Yasmine revient elle aussi sur les difficultés de se réunir en groupe. Après la levée de l’état d’urgence, la loi n° 91-19 de 1991 régissant l’exercice du droit à la liberté de réunion pacifique s’est de nouveau appliquée. Un cadre très strict, comme le déplorait Franck La Rue, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, dans un rapport de mission publié en juin dernier :

« Les réunions publiques sont soumises à une déclaration auprès du wali au moins trois jours avant la tenue de l’événement (art. 5). Les manifestations publiques sont soumises à une autorisation préalable (art. 15), et la demande d’autorisation doit être adressée au wali au moins huit jours avant la date prévue pour le déroulement de la manifestation (art. 17).

Toute manifestation se déroulant sans autorisation préalable est considérée comme un attroupement (art. 19) et les organisateurs et les participants encourent une peine d’emprisonnement de trois mois à un an et/ou une amende de 3 000 à 15 000 dinars (art. 23).

Selon l’article 9, «il est interdit dans toute réunion ou manifestation publique de s’opposer aux constantes nationales» et «de porter atteinte aux symboles de la révolution du 1er novembre, à l’ordre public et aux bonnes mœurs».  En cas de violation de l’article 9, les sanctions prévues à l’article 23 ci-dessus s’appliquent. »

« La vraie censure, c’est la lenteur de la connexion »

La suite de nos rencontres se passe dans le très sélect et très éloigné quartier d’Hydra, au café Dolce Vita. Perché sur une colline dans une rue pentue comme Montmartre, entre deux ambassades, il propose une carte aux prix nettement plus européen, tout comme la quantité des plats.

La possibilité d’avoir une connexion stable et de bonne qualité compense vite son éloignement et sa déco 90’s, photos de Kevin Costner et de Bruce Willis qui nous faisaient fantasmer ado.  Nous pouvons enfin retrouver nos futiles Facebook et Twitter pour partager un peu les moments que nous vivons.

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La vraie censure, c’est la lenteur de la connexion. Il y a eu des tentatives de censure lors des émeutes : ils n’avaient pas grand chose à censurer, le gars qui est à 512 ko… Mais ça montrait qu’ils avaient peur.

En deux phrases, Majda résume la situation de l’Internet en Algérie. La jeune fille de 20 ans au rire facile représente Mozilla en Algérie depuis 2011. A vrai dire, elle ne nous surprend plus : depuis trois jours, nos tentatives à l’école sont lentes et laborieuses, on réapprend l’art d’aller à l’essentiel, en l’occurrence lire ses mails pour caler des rendez-vous. De même son point de vue sur la petite communauté open source/hacker naissante :

On reste à l’écart de la politique.

Quant à l’hôtel, il n’a pas le Wi-Fi. On a appris que l’Internet et le téléphone avaient été coupés en centre-ville, en raison d’un incendie à la Grande-Poste, le jour de la venue de François Hollande : ce superbe bâtiment colonial abrite aussi un central téléphonique. Il sera rétabli le lendemain de notre départ.

Avec notre prochain et dernier entretien, on parlera un peu d’open data. Meriem Bouakkaz s’est prise de passion pour le sujet, ce qui équivaut à faire l’Everest sans oxygène en tongs dans un pays enfoui sous des fatras de paperasses, où un médiocre pdf semble bien doux. Quant à un csv, le format par excellence de l’open data, c’est un saint Graal.

Pourtant, la jeune fille espère bien avec d’autres mordus de data faire évoluer la situation. Déjà le petit groupe Facebook va bientôt donner naissance à un blog. Et bientôt un envol de données ?

 


Texte : Sabine (un p’tit chouïa Ophelia)

Photos : Ophelia (zéro chouïa Sabine)

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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[Son] « Un hacker, c’est… « 

Un des Jerry réalisés lors de la semaine d''ateliers, customisé sur le thème du pinguin Linux, Tux.

Un des Jerry réalisés lors de la semaine d »ateliers, customisé sur le thème du pingouin Linux, Tux.

C’est quoi un hacker ? Est-ce que tu te définis ainsi ? La question peut paraître bête mais elle est très révélatrice de la façon dont le terme est perçu et du regard que nos interlocuteurs portent sur leur activité. Nous l’avons posée systématiquement aux personnes qui nous semblaient avoir le profil. En Algérie, nous avons surtout croisé de jeunes étudiants en informatique, comme nous nous sommes greffés sur l’atelier de nos amis français de Jerry, un serveur DIY nomade et à bas coût, organisé à l’école supérieure d’informatique (ESI), puis à l’Université des sciences et de la technologie Houari Boumediene (USTHB)

Petit extrait avec, dans l’ordre d’apparition : Majda Nafissa Rahal, 20 ans, étudiante à l’USTHB, représentante de Mozilla en Algérie et membre du club scientifique de l’USTHB OpenMinds ;Nour El Houda Fritis, 20 ans, secrétaire générale du club de sécurité informatique ShellMates ; Sabrina Amrouche, 20 ans, présidente du même club.

Trois filles, et oui, et on n’a pas galéré à les trouver. Et puis histoire d’ouvrir sur le futur, elles ont aussi évoqué leurs envies de hackerspaces. Pour l’instant, il n’en existe pas en Algérie, où le pouvoir manie l’art de dissuader les jeunes de se rassembler dans des lieux ouverts.


Texte et son : Sabine

Photos : Ophelia

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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Mademoiselle la présidente du club de sécurité informatique

Avec le serveur qu'elle a fabriqué avec des amies de l'école pendant l'atelier de Jerry.

Avec le serveur qu’elle a fabriqué avec des amies de l’école pendant l’atelier de Jerry.

Étudiante en informatique, Sabrina Amrouche dirige le premier club de sécurité informatique d’Algérie, ShellMates. Encore que le terme « diriger » soit tout relatif pour cette jeune fille qui, si elle hésite à se définir comme une hackeuse, en a bien des caractéristiques.

À elle seule, Sabrina Amrouche casse une ribambelle de clichés, qu’ils concernent l’informatique ou son pays l’Algérie.

Déjà, celui qui voudrait que l’informatique soit un truc de mec, a fortiori la sécurité informatique, spécialité hardcore s’il en est. La jeune fille, étudiante en deuxième année à l’École supérieur d’informatique (ESI), une des meilleures du pays, est tombée par hasard dans le domaine :

Je voulais faire de l’astrophysique mais il n’y avait pas de débouchés, l’école avait la cote et j’étais bonne élève. Ça m’a passionné dès la 2ème année.

J’aimerais me spécialiser dans la sécurité, domaine qui évolue le plus, c’est vital et j’adore. Le piratage est un danger important pour les entreprises.

Et l’Algérie aura bien besoin de ses compétences : 85% des logiciels payants utilisés sont crackés, pour des questions de pouvoir d’achat, y compris par les administrations et entreprises, favorisant le pullulement des virus et autres vers.

Humilité

À l’ESI, les filles sont aussi nombreuses que les garçons, une évolution récente. Mais quel que soit le sexe, les élèves semblent plutôt issus de la classe moyenne. Ainsi, le père de la jeune fille est DRH, sa mère professeur de français. Et plutôt libéraux, comme en témoigne son absence de voile et une allure qui ne jurerait pas dans nos rues, Converse, jeans.

Cette grande brune solide à la voix douce a pris en septembre la tête du tout jeune ShellMates, le « premier club de sécurité informatique d’Algérie », précise-t-elle, et anciennement le chapitre local de l’Open Web Application Security Project (Owasp). Les clubs informatiques se multiplient ici ces dernières années, pépinière de hackers.

Pour l’instant, Sabrina ne pense pas pouvoir revendiquer totalement le terme, tel qu’elle le définit. Son premier réflexe a été de rejeter le terme « hacker » pour préférer celui de « white hat », littéralement « chapeau blanc », qui désigne les hackers mettant leur art au service d’une cause honnête. Nous lui avons alors expliqué que « hacker », au sens strict, est connoté positivement. Une fois le consensus sémantique trouvé, nous avons pu poursuivre.

Si les valeurs sont là, il lui manque quelques milliers de ligne de code, estime-t-elle :

Un hacker apprend puis aime bien partager avec les autres, et non garder pour lui. Dans un sens, c’est un peu comme on dit chez nous, apprendre, pratiquer et partager.

Pour moi un hacker possède un certain bagage, il maitrise à fond. Est-ce que je suis une hackeuse ? Je dirais peut-être, bien que j’aimerais apprendre davantage pour affirmer cela.

Modeste, pour sûr, comme en témoigne la réaction de fo0, du collectif d’hacktivistes Telecomix, en voyant l’activité de ShellMates :

Horizontalité et do-ocracy

Une fille chez aspirants hackers, ça ne pose pas de problème ? Nenni :

Certains auraient voulu que ce soit un mec mais chez les hackers, il n’y a pas de notion de présidente, chacun participe. À partir de là, ça ne pose pas de problème.

Des hackers, Sabrina a au moins un trait : elle pratique la do-ocracy, le respect à ceux qui font, et non à ceux qui restent dans les discours incantatoires. À peine trois mois de présidence et déjà un beau projet réalisé : faire venir dans l’école les trois Français de Jerry pour qu’ils montrent aux étudiants comment faire un serveur low-cost DIY adapté aux besoins locaux, dans un jerrycan. L’administration a soutenu l’initiative et l’a même saluée sur le site officiel. Dans un pays miné par la bureaucratie au point de décourager bien des initiatives, c’est appréciable et encourageant pour le futur de cette jeunesse.

Sabrina tire un bilan positif de cet atelier :

Construire soi-même, le DIY, ça nous plaisait, c’est nouveau. Chaque fois qu’on a un problème, on achète quelque chose de nouveau. Quand on a le produit final, ça fait vraiment plaisir, je l’ai fait.
Nous avons pu partager les connaissances, même pendant les pauses. Il y avait 35 personnes le premier jour, je suis contente.

Petite déception attendue : l’expérience ne pourra pas être poursuivie à Oran, « à cause de l’administration ».

En pleine bidouille avec d'autres étudiants.

En pleine bidouille avec d’autres étudiants.

Avec des amies de l’école, elle a mis la main à la pâte avec joie. Leur Jerry kaki barré d’un  « caution » jaune pétant abrite un récepteur de SMS, pour mettre à jour des bases de données. Il permettra de gérer les événements du club par exemple. Bien sûr, un système d’exploitation libre Ubuntu fait tourner la bête.

« Inch allah », un seconde BSides Algiers sera organisée par le club au printemps. L’année dernière déjà, il avait monté la première édition locale de cet événement dédié à la sécurité informatique, « la première au MENA (Middle-East and North Africa, ndlr) », souligne-t-elle.

Politique de côté

Jerry squattait la bibliothèque de l’école. S’ils reviennent dans un an, peut-être poseront-ils leurs bidons dans un hackerspace ? Cela fait partie des projets de mademoiselle la présidente :

J’aimerais bien qu’il y ait un genre de hackerspace pour toucher un peu plus de monde. Car il y a des gens qui travaillent de leur côté, j’aimerais bien qu’à chaque fois que quelqu’un aime faire quelque chose, il le partage, et avec davantage de monde.

Pour autant, contexte oblige, sa vision du hack n’est pas politique du tout, à l’image de celle de tous nos interlocuteurs sur le sujet :

C’est surtout dans le but d’apprendre. Si quelqu’un hacke un site, c’est juste pour dire qu’il est capable de le faire mais pas pour ennuyer, au contraire, il contribue à quelque chose de plus grand que lui.

Et quand on lui demande si aimer comprendre le fonctionnement des choses ne relève pas au fond de la politique, elle persiste :

Ce n’est pas le but initial.


Texte : Sabine
Photos : Ophelia

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Al Jerry Can !

Les relations franco-algériennes sous le signe de la chaleur humaine (et du fer à souder).

Les relations franco-algériennes sous le signe de la chaleur humaine (et du fer à souder).

Pour la première étape de notre périple, à Alger, nous nous sommes greffées sur les ateliers que nos amis de Jerry ont organisés en décembre et janvier dans les deux plus grandes écoles d’informatique du pays. Leur projet ? Des serveurs DIY à bas coût, faits avec du matériel récupéré et casés dans un jerrycan. Un concept dont les étudiants se sont emparés avec fougue.

En pleines vacances d’hiver, la bibliothèque de l’Ecole supérieure d’informatique d’Alger (ESI), une des meilleures du pays, bruit pourtant de mille petites agitations. On papote, on tripote, on fouine, on trouve, on monte, on démonte, on remonte… Quoi ? Les étagères pleines de livre ? Non, des serveurs informatiques dans des jerrycans.

Le temps d’un atelier, les brillants étudiants travaillent main dans la main avec un trio de Français, Romain, Emilien et Justine, du projet Jerry. Le principe ? Concevoir et caser dans un jerrycan, si possible avec des pièces récupérées, des serveurs adaptés aux besoins locaux. « On voulait voir comment on pouvait aider des gens qui ont envie de faire des techs civiques en Algérie à faire leur trou », explique Romain, un incongru bonnet de père Noël sur le crâne : ici, le 25 décembre est un jour comme les autres.

L’initiative fait partie de MakeSense, un réseau qui soutient le « social business » et « l’entrepreneunariat social », comme ils disent. Ne pas se fier aux termes bullshit-propre-sur-soi, cette belle expérience donne l’occasion de casser quelques clichés sur l’Algérie.

Prenons déjà la simple concrétisation du partenariat : nos petits Français sont venus grâce à ShellMates, le premier club de sécurité informatique du pays, créé en 2011. À sa tête, non pas un geek barbu, mais Sabrina, 20 ans, pas de voile et des Converse, qui aime tellement cette spécialité qu’elle compte travailler dedans. Elle est entrée en contact avec eux via MakeSense, alors qu’ils cherchaient à faire des ateliers en Afrique du Nord :

Construire soi-même, cela nous plaisait, c’est nouveau, chaque fois qu’on a un problème, on achète un produit neuf.

Au diable la bureaucratie

L’ESI s’est montrée très coulante. Ce point peut sembler anodin mais pour qui connait l’étouffante bureaucratie algérienne, qui décourage a priori tant d’initiatives, c’est notable. « Plein de gens sont intéressés à Oran, mais Jerry n’a pu y aller à cause de l’administration », poursuit Sabrina en guise d’illustration. « Le directeur de l’ESI est super sympa, il a permis en 2-3 ans de faire en sorte que l’école produise l’élite hackers/entrepreneurs du pays », témoigne Ismaïl Chaieb, qui parle en connaissance de cause puisqu’il bosse maintenant à Berlin après être passé là.

Et cet atelier n’est pas encore tout à fait fini qu’il ravit déjà les organisateurs. « Humainement, c’est une super aventure. Techniquement aussi, il y a eu plein d’innovations d’usage », détaille Romain : « l’intégration de port USB apparents à l’extérieur de la tour, l’intégration est plus approfondie, la customisation avec des LED, le système d’attache de fermeture éclair, tout ça on le documente et on le partage sur Internet ». Émilien poursuit :

Ils sont plus autonomes que ce qu’on pensait, on n’a presque pas besoin d’être là.

Atelier JerryCan a l ecole superieure d informatique d Alger, Algerie.

De fait, les participants vaquent dans leur coin, soucieux de finir leur serveur. Yazid customise ainsi un jerrycan, un tournevis à la main. Le jeune homme à la voix timide, président du premier Java User Group d’Algérie, s’attaque au plastique épais pour faire apparaître une tête de mort. Car l’objet a une fonction bien particulière : il contient une PirateBox, un serveur de partage par WiFi, afin « de contourner la limitation du réseau de l’école à 600 Mo par jour et par élève», précise Romain. Il sera hébergé par ShellMates.
Anis, étudiant en 2ème année, revient sur les étapes et les choix techniques : « Nous avons monté d’abord la carte-mère et les périphériques. Puis il a fallu tout mettre dans le jerrycan, l’alimentation, la carte-mère, le disque dur, collé sur la paroi, et le modem-routeur Wi-Fi. Elle bouge, le plastique est épais et bosselé, ce n’est pas facile de coller et il faut optimiser l’espace. On dispose d’une RAM de 1 giga, c’est bien, mieux que ceux de l’école. Nous pourrons y stocker des fichiers. »

Esprits et logiciels libres

Non loin, un jerrycan a des allures de pingouin. Mais pas n’importe lequel : Tux, l’emblème de l’OS libre Linux. Omar, qui vient de finir ses études à l’UHSTB, l’autre grande école d’informatique, explique la fonction assignée à ce serveur :

Nous installons un miroir local qui sera utilisé pour faire la mise à jour des paquets (les logiciels, ndlr) d’Ubuntu, un système d’exploitation libre. Il n’existe pas encore de serveur-miroir en Algérie. Le serveur central est aux Etats-Unis, dont les fichiers sont copiés sur des miroirs locaux pour aller plus vite. À défaut, pour l’instant, ils vont chercher les mises à jour sur des serveurs en Espagne et en France.

Comme d’autres participants à l’atelier, Omar fait partie de la communauté grandissante du logiciel libre algérienne, en tant que à l’équipe gérante d’Ubuntu Dz. « Les logiciels propriétaires sont vendus à des prix européens, et le pouvoir d’achat est très faible », contextualise-t-il. « Le Smic est à 180 euros, une licence Windows revient 90 euros. On récupère des cracks avec souvent des virus, des vers, 85% des logiciels payants utilisés sont crackés, y compris les antivirus. » Le libre constitue donc une alternative fiable, plus sûre et légale, même si l’Etat algérien ferme les yeux sur ce piratage massif.

Les hackers sans la cite arabe

On retrouve aussi une distribution Ubuntu dans le bidon kaki taggué d’un « caution » jaune de la team ShellMates, 100% féminine. En Algérie, « la féminisation de l’informatique est récente », précise Nawel, toute fine derrière son voile. Elle devient aussi une filière d’excellence pour les filles, au même titre que pharmacie ou médecine. Du coup, la parité est de mise, alors qu’en France, l’ambiance est nettement plus mâle.

Avec ses trois amies, Nawel a bossé sur « un récepteur de SMS, pour mettre à jour des bases de données, pour gérer les événements du club. Après le test des composants et l’installation de l’OS qui n’a pas été facile, il reste à installer le logiciel de gestion Frontline SMS et la déco. »

La jeune fille a apprécié d’aider aussi les autres projets. Et c’est là la réussite de ces séances : réunir des communautés qui sont d’habitude plutôt chacune dans leur coin. Houda renchérit :

J’ai aimé mettre les mains dans le cambouis du hardware et du software, avec des gens plus âgés et d’autres clubs.

L’expérience permet aussi d’aborder l’informatique de façon concrète, comme se réjouit Hacine :

J’ai appris sur le hardware, l’école met l’accent sur le software. Maintenant, je peux désosser n’importe quel ordinateur, le démonter, ôter des pièces, en rajouter. Si mon PC tombe en panne, je peux le réparer rapidement.

« Ils ne peuvent pas trop mettre en pratique leurs connaissances théoriques en Algérie, commente Romain, il existe peu d’entreprises technologiques, le tissu d’innovation est faible, là ils ont pu les mettre en application. »

« Un souvenir marquant et encourageant »

« J’espère qu’ils en garderont un souvenir marquant et encourageant pour prendre davantage le contrôle sur le côté administratif », conclut Justine. À  entendre les jeunes parler de leur envie de monter une start-up sur ce « terrain vierge » qu’est Internet en Algérie, pour reprendre les termes de Yazid, on peut parier que l’essai sera transformé.

Encourageante aussi pour l’équipe de Jerry qui enchaine ensuite avec une deuxième semaine d’ateliers à l’UHSTB. Là encore, avec le soutien d’un club informatique. Son titre et son slogan sont en forme de promesse pour la jeunesse algérienne : OpenMinds,

Ce qui ne se partage pas se perd.


Texte : Sabine
Photos : Ophelia

Il est possible que cet article contienne des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou par mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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