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[Archives] Le WiFi libre dans les actes

Camp d'été des hackers catalan et de la communauté WiFi Guifinet. Les conférences ont lieu en pleine nuit.

Camp d’été des hackers catalan et de la communauté WiFi Guifinet. Les conférences ont lieu en pleine nuit.

Juillet 2011. Sur un terrain de football perdu au milieu des volcans pyrénéens la Guifineta profite du soleil pour se recharger. Cette petite camionnette de l’association Guifi.net, équipée d’un panneau solaire, d’antennes WiFi, de petits routeurs et autres câbles, parcourt les routes de Catalogne pour connecter les nouveaux utilisateurs d’une des plus grande communautés WiFi en Europe.

Une trentaine de hackers, informaticiens et associatifs se sont réunis dans ce camp d’été de Garrotxa, crée en 2008 par Blackhold, une administratrice système de Guifi.net. L’objectif ? Parler réseaux, technologies sans fil, routage et bidouillages en tout genre, du coucher du soleil jusqu’à 4 heures du matin. De l’autre côté des Pyrénées, les conférences (xarlas) ont lieu la nuit, et le seul moyen de connecter la petite communauté à Internet dans cette zone montagneuse est le WiFi.

Guifi.net est né en 2004 en Catalogne, de la réunion de plusieurs projets qui cherchaient des moyens de connecter les habitants des zones blanches, ces régions rurales, montagneuses ou désertiques non desservies par les infrastructures des opérateurs par manque de rentabilité : “Nous avions commencé à bidouiller des installations en WiFi chacun dans notre coin dès le début des années 2000, explique Jose Legido, un des leaders de la communauté. Tout le monde allait vers le même but, nous avions juste à mettre nos ressources en commun pour être plus forts.”

La Guifineta, camionette de l'association Guifi.net, parcours la catalogne pour connecter les usagers.

La Guifineta, camionette de l’association Guifi.net, parcours la catalogne pour connecter les usagers.

Une stratégie qui paie puisque la petite association est devenue aujourd’hui l’un des FAI associatifs les plus dynamiques d’Europe. Tout va très vite, des premières connections locales vers un réseau de niveau régional fortement développé en Catalogne et qui s’exporte dans d’autre régions d’Espagne comme l’Andalousie et Madrid. De 5000 noeuds en 2008 on passe à près de 15000 noeuds en 2011, et le réseau ne cesse de s’étendre avec l’installation de fibre optique sur tout le territoire et des partenariats avec des petites municipalités.

L’intérêt ne réside pas seulement dans le fait de profiter d’une connexion gratuite à Internet, mais aussi de participer à la construction d’un réseau qui appartient à tous ses membres. Comme beaucoup de membres présents au camp pendant ces trois jours, José a participé au développement du logiciel qui permet permet de voir la zone où il se trouve en relief, et d’y repérer sur une carte les antennes WiFi qui sont dans sa ligne de mire.

Le camp d'été des hackers catalans et de la communauté WiFi Guifinet. Juillet 2011, Garrotxa, Catalogne.

Le camp d’été des hackers catalans et de la communauté WiFi Guifinet. Juillet 2011, Garrotxa, Catalogne.

L’association est aussi soutenue par une fondation, créée en 2008 et qui lui apporte un soutien juridique et financier : “nous avons obtenu au bout de trois ans des fonds – 50 000 euros- de la Generalitat de Catalogne pour créer notre fondation en 2008”, explique Jose Legido.

Et c’est le fondateur de Guifi, Ramón Roca, qui monte au créneau lorsqu’il s’agit d’aller défendre la neutralité du net sur le terrain politique ou de militer pour la libéralisation du spectre électromagnétique au sein de l’Open Spectrum Alliance ((Le groupe international Open Spectrum [en], composé majoritairement d’ingénieurs en télécommunication, milite ainsi auprès des gouvernements et des institutions internationales comme l’UIT (Union Internationale des Télécommunications, dépendant des Nations Unies) pour faire lever les licences sur les ondes radio.)).

Cette montée en puissance du secteur associatif dans les réseaux sans fil depuis le début des années 2000 s’explique notamment par la baisse des prix de l’électronique. Un routeur coûtait la bagatelle de quelques millions de dollars au début de l’Internet et prenait la place d’un frigidaire. Ils coûtent aujourd’hui entre 10 et 40 euros, et certains modèles n’atteignent même pas la taille d’un livre de poche, ce dont se félicite Jose Legido :

Aujourd’hui, un équipement pour se connecter en WiFi avec antenne et routeur coûte entre 70 et 150 euros. C’est un investissement très rentable quand on sait qu’on bénéficie ensuite d’une connexion gratuite à vie.

Dans le hackerspace C-BASE, décoré  sur le thème de l'espace. Inspiration Star Trek et Star Wars.

Dans le hackerspace C-BASE, décoré sur le thème de l’espace. Inspiration Star Trek et Star Wars.

Berlin, août 2011. Cven, vieux routard parmi les hackers, mal rasé, cheveux grisonnants attachés en une longue queue de cheval, sirote une bouteille de Club Mate, la boisson préférée des hackers, derrière le bar de C-Base, la station spatiale berlinoise, vaisseau amiral des hackerspaces situé au centre de Berlin. Illuminée de néons colorés et des images du dernier Chaos Computer Camp qui passent en boucle sur un écran géant, C-Base accueille aussi depuis ses débuts une des plus anciennes communauté WiFi en Europe, Freifunk (radio libre, en VF), créée en 2002 :

J’organisais plusieurs fois par semaine des ateliers pour montrer comment se servir des routeurs, des antennes, comment programmer le logiciel. La technologie a beaucoup évolué depuis dix ans. Aujourd’hui, tout tient dans une petite boîte, il suffit juste de brancher des fils et d’installer l’antenne.

Un des premier routeur WiFi de Freifunk, la communauté WiFi de Berlin, au hackerspace C-BASE.

Un des premier routeur WiFi de Freifunk, la communauté WiFi de Berlin, au hackerspace C-BASE.

Pour Cven, l’enjeu était technique, mais également politique : « la partie Est de Berlin avait des problèmes de connexion entre le cuivre et la fibre et beaucoup de gens ne pouvaient pas avoir accès à Internet. » A la même période, Juergen Neumann, co-fondateur de FreiFunk, rencontrait de son côté les pionniers du WiFi en Europe, et la communauté londonienne de consume.net :

L’idée était de fonder une méta-communauté la plus décentralisée possible pour échanger et partager nos savoirs avec d’autres communautés en Europe et dans le monde. Nous voulions innover, rechercher, créer, échanger, en mode DIY (ndlr : Do it Yourself) et open source.

Cven ajoute, très fier : « Nous avons créée notre propre logiciel, le FreiFunk Firmware, utilisé partout dans le monde, mais également notre propre protocole de routage B.A.T.M.AN. » En l’espace de quelques années, la communauté des hackers berlinois a de fait créé un modèle qui s’est exporté dans le monde entier : ses avancées techniques -sur les routeurs et les antennes-, leur conception -ils ont travaillé avec des designers- et la coordination de rencontres internationales des communautés WiFi de Copenhague à Dharamsala en 2006 font encore aujourd’hui référence.

Très vite ces communautés de réseaux sans fil communautaires (on en dénombre une quinzaine en France) ont rédigé des règles de bonne conduite, des constitutions qui définissent ces réseaux ((Freifunk a ainsi doté son projet d’un accord de peering entre utilisateurs, baptisé le Pico Peering agreement.)). Les utilisateurs sont d’accords pour partager leur connexion et faire circuler les données entre eux, sans porter atteinte aux contenus.

En 2005, Ramon Roca, fondateur de Guifi.net et aujourd’hui Président de la fondation, publia de son côté en 2005 le Comuns Sensefils (Wireless Commons License, en anglais, licence des biens communs sans fil, en VF). Tous les textes de ces réseaux associatifs, décentralisés, porteur de la culture du et des valeurs du culture Libre, ont une valeur universelle et peuvent être repris et adaptés par n’importe quelle communauté dans le monde.

Reste à savoir si ces réseaux communautaires connaîtront le succès des logiciels libres ou encore des Creative Commons. Pour Rop Gonggrijp, fondateur du premier fournisseur d’accès à Internet XS4ALL, l’avenir appartient aux petites structures, décentralisées et flexibles. « Le FAI du futur ressemblera plus à celui des années 90. Nous nous éloignons de l’individualisme et du modèle des grandes structures et les communautés qui survivront seront celles qui auront créé leurs propres réseaux. »


Publié initialement sur OWNI.FR en septembre 2011 sous licence CC-bybncsa/nd. Photos par Ophelia Noor, cc-by-nc-nd. Camp d’été SCG, Garrotxa, Juillet 2011 et  au hackerspace C-Base, Berlin, Août 2011.

À lire aussi : Le WiFi libre entre en résistance

[Archives] Espagne Labs : inventer la démocratie du futur

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Des assemblées numériques reliées entre elles, un réseau social alternatif, des outils open source et des licences libres en support, le tout coordonné au niveau technique par des hackers. Les acampadas du 15M se préparent à la globalisation du mouvement.

Ne croyez pas que le mouvement espagnol s’étiole, bien au contraire ! Il entend passer à la vitesse supérieure, conscient de ses défauts et de ses qualités, et des décisions nécessaires à prendre pour avancer, sur le plan de l’organisation et de la logistique. La révolution, le changement, sont dans la rue et sur les places des quartiers. Mais c’est aussi sur les réseaux que se joue la partie la plus intéressante du mouvement, lancé par la manifestation du 15 mai dernier.

¡HackSol!

Dès la formation d’acampadasol1 et dans les jours qui suivent, les hackers de Madrid décident de prêter main forte au mouvement. Ils créent rapidement les outils de base qu’ils mettent à disposition de leurs compagnons comme les deux blogs WordPress tomalaplaza et tomalosbarrios. Dans le bar du Patio de las Maravillas2, rempli de lycéens bruyants, Dani raconte la naissance du collectif :

Le groupe Hacksol a surgi de lui-même de l’acampadasol. Nous nous sommes très vite rendus compte à l’ampleur du mouvement, qu’il y aurait une montagne de choses à gérer au niveau technologique.

Le patio est un centre social et culturel autogéré, dans le quartier de Malasaña, berceau de la movida espagnole. L’immeuble est désaffecté, tout en travaux inachevés. Certains étages sont vides, d’autres accueillent des services sociaux, des réunions de quartier ou d’association, des ateliers artistiques, des cours d’espagnol ou des projections de films. Hacksol3 réunit également des programmeurs, des graphistes et des étudiants dont une partie sont au chômage. Les hackers apportent au mouvement leur expertise technique, numérique, et gèrent les infrastructures web du mouvement, des serveurs aux listes de courrier.

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Dani me présente à ses compañeros, Antonio et Charlie, hackers de leur état, dépassés par les évènements mais jamais à court d’idées et de ressources. Le nombre de participants sur le réseau monté par les hackers a quadruplé, les serveurs ont chauffé, et ils ont vite été débordés. L’extension du mouvement dans la rue en Espagne et à travers le monde, se reporte sur le web. La nécessité de transposer cette intelligence collective sur le réseau est devenue une priorité.

“Mettre l’intelligence collective sur le réseau”

Ils expliquent :

A partir de ces constatations, il a fallu repenser le réseau que nous avions construit dans l’urgence et créer de nouveaux outils.

Le blocage sur la levée du campement de l’assemblée de Sol les a également poussé à se poser la question de la prise de décision et du vote avec les commissions. La création d’une sous-commission de Hacksol, le groupe VOX, composé de programmeurs, de juristes spécialisés dans le droit sur Internet, de sociologues et de politologues ainsi que de toute personne souhaitant participer, sera chargée de penser et de développer les outils de la démocratie du futur et de changer et améliorer les processus de décision actuels. Pas simple mais passionnant, et entre les mains de tous les citoyens.

La particularité de notre génération de hackers à Madrid, est de s’être mêlés à la population depuis toujours. Nous ne sommes pas inaccessibles, au contraire ! Cela fait 15 ans que nous partageons nos connaissances avec les centres sociaux et associations culturelles de quartier, à travers le montage d’infrastructures web et d’ateliers de formation.

Antonio nous écoute parler en tapant sur son mini ordinateur couvert de stickers. Il dit qu’il croit au changement, mais pas à la révolution. “Les révolutions entraînent beaucoup de morts et aujourd’hui nous avons les outils pour agir pacifiquement et obtenir ces changements.” L’Espagne serait-elle le laboratoire numérique de la démocratie demain ? Dani embraye : “Nous nageons en pleine expérimentation, c’est la première fois que des millions de personnes dans un pays et dans le monde se réunissent autour d’une même cause, pour une démocratie réelle et participative, pour changer le système actuel.” Et Tonio d’ajouter, en souriant :

Hemos entrado en el Madrix4

Adieu Facebook, Twitter et Google : hola les outils alternatifs

Antonio a beau avoir l’air nonchalant il ne cesse de s’activer sur son ordinateur. Dans les cartons, le développement d’outils web, sous licence libre et open source, bien sûr, pour relier toutes les assemblées entre elles, au niveau local et national, avec les plateformes comme tomalosbarrios, mais aussi au niveau mondial avec une plateforme dédiée, Take the Square. En cours de finalisation, un téléphone 100% voIP permettra de se connecter dans le monde entier, gratuitement et d’envoyer des sms en masse. Un Skype de la culture libre, dont la béta est déjà prête, et développé avec le logiciel Linux Asterisk qui permet d’installer des centrales téléphoniques. Des listes de discussion et des Pirate-pad pour remplacer respectivement les google ou yahoo groups/documents. Et surtout, un réseau social alternatif et citoyen qui permettra de passer au-dessus de Facebook et Twitter.

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Les deux premiers seront utilisés pour la communication extérieure seulement, comme une vitrine. Mais le plus important, les discussions des assemblées, les prises de décisions, les groupes, les comptes rendus, passeront par un autre réseau social, non commercial, du nom de N-1 créé par et pour la communauté, par le réseau Lorea qu’OWNI avait rencontré au Hackerspace de Toulouse la semaine précédente. N-1 a été développé avec le moteur de réseaux sociaux Elgg avec dans l’idée d’avoir toujours ses propres plateformes et de contourner les réseaux sociaux commerciaux. Tout en continuant à les utiliser intelligemment… L’idée est bien de parvenir à une certaine autonomie technologique et que ces outils servent de base à d’autres assemblées dans le monde.

Madrid fourmille d’idées et l’Espagne de hackatons en série. Le premier commence cette semaine à Madrid avec des développeurs de Lorea venus prêter main forte à l’équipe madrilène. Un quatrième hacker, Luca, venu d’un hacklab italien et qui a passé quelque temps à Barcelone, compte s’installer à Madrid dès cet été, “au cœur de la révolution démocratique”.

Les hackers sortent de l’ombre

La nuit est tombée sur Madrid, le patio de las maravillas est rempli de monde. Il est temps de se diriger vers Sol, où les quatre hackers ont rendez-vous avec quatre personnes de l’acampadasol, de la commission communication, pour préparer la grande assemblée générale du lendemain soir. Une cinquantaine d’acampadas d’Espagne, et des acampadas internationales [#interacampadas]. Sur la place de la puerta del sol, toutes les tentes sont occupées et le petit groupe se repli sur une cafétéria à moitié vide, d’une rue adjacente. Les quatre filles et les quatre garçons discutent pendant plus de deux heures, et point par point, l’échange se fait entre les besoins concrets des assemblées de quartier et les propositions de Hacksol pour améliorer le système actuel. Pour la première fois demain, les hackers se présenteront officiellement à tout le monde et auront l’opportunité d’expliquer le fonctionnement et le but des outils mis en place sur Internet.

Le lendemain, après l’assemblée de quartier Los Austrias à la Latina, direction la Tabacalera, un autre centre culturel autogéré dans le quartier populaire de Lavapiès, au sud de la place Sol. Le bâtiment est imposant, la hauteur de mur sous plafond doit bien atteindre sept ou huit mètres, des bâches en plastique font office de rideau entre les différentes pièces. Ici une scène musicale, là un atelier de peintre, et dehors, des jongleurs, un potager, des installations d’artistes. Dans le hangar à côté, les acampadas sont en réunion depuis deux heures. 100 à 200 personnes se trouvent sur le site, donnant au lieu des airs de Demeure du Chaos.

À la recherche de l’autonomie technologique, Hacksol entre en scène sur les coups de 19h00, dans la nave trapecio, un grand hangar qui sert de salle de réunion. Ils font œuvre de pédagogie, expliquent la nouvelle organisation et les buts recherchés : décentraliser le mouvement – Madrid ne sera plus le point de passage obligé – et se répartir la charge sur la gestion des infrastructures web.

Chaque ville devra se mettre en contact avec des programmateurs ou des hackers de confiance. La red tiene que ser libre, tiene que ser nuestra (le Net doit rester libre, il doit nous appartenir)

Sont également abordées les questions juridiques et financières. Qui va payer pour les serveurs ? Qui sera responsable de la base de données des utilisateurs du réseau N-1 auprès de la Commission gouvernementale de la protection de données ? Qui prendra la responsabilité juridique des contenus publiés sur le réseau ?

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Vient le tour des questions, où chaque acampada de Séville, Malaga, Algeciras, Oviedo, Donosti – et d’autres villes encore – fait part de ses besoins, mentionne les outils qu’elles utilisent déjà et en propose d’autres. La question du design des sites par exemple, est abordée par plusieurs acampadas et très rapidement, la décision est prise de mettre en place une coordination nationale des graphistes et des webmasters, avec une liste de discussion sur le modèle de celle qui existe déjà pour les programmeurs. Le représentant d’Algeciras invite même Hacksol à faire des ateliers de formation au web sur la plage pendant que celui d’Asturie précise qu’ils ont développé une application de co-voiturage qui pourra être mise à disposition de tous. Un autre propose d’utiliser des plateformes de crowdsourcing pour financer les coûts technologiques. L’ambiance est à la fois studieuse et bon enfant. L’assemblée prendra fin sur les coups de 23h00.

Ils ont bien en tête que les infrastructures et outils qui sont développés maintenant doivent pouvoir servir à tous, en Espagne et dans le monde entier. Pour eux il est évident que le mouvement va s’étendre et que les places vont se coordonner entre elles. Et que le changement viendra.


Texte et vidéos par Ophelia Noor.

Article initialement publié sur Owni.fr