Des fab labs pour réinventer l’école égyptienne

Cinq fab labs doivent être implantés dans des écoles du Caire dans les quatre ans qui viennent, financés par l’aide au développement américaine. Reportage au premier fab lab d’Egypte, qui collabore à ce programme, pendant une visite scolaire.

Les élèves sont sagement assis, les rangs ressemblent à ceux de l’école mais la présentation à laquelle ils assistent est censée leur ouvrir des portes pédagogiques sans fin : une vingtaine d’élèves d’une école de garçons du Caire sont venus découvrir le concept de fab lab in situ, en attendant d’avoir le leur, inch’allah cet été.

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La démonstration du fonctionnement de la découpe laser est faite par un jeune.

Nos collégiens commencent par un peu de théorie, sous la houlette de Mahmoud El-Safty, le jeune co-fondateur de ce premier fab lab égyptien, créé en 2011. Sous l’abri léger recouvrant la petite cours où ont été alignées les chaises, ils découvrent les fabrication laboratories, ces espaces de prototypage rapide et de bricolage, boostés au numérique. Conceptualisés au début des années 2000 au MIT par le professeur Neil Gershenfeld, les fab labs constituent désormais un réseau mondial qui fonctionne sur le partage des connaissances.

Nous ne comprenons pas l’arabe mais des mots-clés sonnent familièrement : open source, laser cutter, etc. Outre la force du réseau, le numérique décuple aussi les capacités des outils, avec la démocratisation des machines-outils assistées par ordinateur qui exécutent le plan que vous avez conçu, ou récupéré en ligne, voire adapté ensuite.

Mahmoud El Safty co-fondateur du fab lab du Caire (Gizeh)

Mahmoud El Safty, le jeune co-fondateur du fab lab du Caire, situé dans la banlieue de Gizeh.

Pour Mahmoud, les fab labs sont la nouvelle trousse à même de pallier les défauts du système scolaire égyptien et d’affronter les défis :

Après la présentation, les élèves découvrent les machines, massées dans une vingtaine de mètres carrés. La visite guidée, démo à l’appui, est faite par des utilisateurs du fab lab guère plus âgés que leur public. Et si tout se passe bien, eux aussi expliqueront à leur tour le fonctionnement de la découpe laser ou de l’imprimante 3D aux néophytes. Car la dimension éducative est au cœur de la charte des fab labs.

Mohamed Abbas, le professeur de mathématiques qui les accompagne, est tout aussi convaincu de l’enjeu :

Voilà deux mois, il était en voyage aux États-Unis, au cours duquel il a découvert les fab labs : une école STEM (science, technology, engineering, and mathematics) de Cleveland en possédait un. Bientôt, son école aura le sien, comme quatre autres du Caire. C’est le fruit d’un partenariat avec World learning, une vieille ONG américaine qui œuvre dans une soixantaine de pays dans le domaine de l’éducation, du développement international et des programmes d’échange. Dans le cadre d’un accord avec le gouvernement égyptien, 25 millions de dollars seront injectés par l’Usaid, l’aide au développement américaine, dans des programmes éducatifs, et World learning s’est associée, avec d’autres.

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Mohamed Abbas, professeur de mathématiques, est impatient que son école ait un fab lab.

« Le manque d’emplois pour les jeunes et les frustrations causées par le système éducatif égyptien faisait partie des problèmes exprimés lors de la révolution de 2011, indique World Learning. Le gouvernement travaille à résoudre ces problèmes à travers un engagement important dans des programmes éducatifs innovants. »

Discret dans un coin, détonnant juste par ses cheveux roux et sa peau pâle, plutôt propre sur lui que mains dans le cambouis, Justin Duffy, de World Learning , détaille le projet :

On n’en saura pas plus sur le reproche de « néo-colonialisme » que certains adressent à ce type d’initiative : no comment. Quant à Mahmoud, il la rejette en bloc, évoquant l’héritage millénaire du DIY en Égypte.

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La question ne semble pas tarauder nos élèves qui, les explications finies, continuent de fureter autour des machines. « Mes étudiants sont très intéressés, ils pensent qu’ils peuvent faire plein de choses avec », témoigne Mohamed Abbas. À condition que les machines fonctionnent bien : un élève exprime sa déception que l’une d’elles bugue. En construire de nouvelles avec celles déjà existantes fait d’ailleurs partie du programme des fablabers, nous précise Mahmoud.

Si le fab lab parvient effectivement à décoincer les élèves et à ouvrir leur créativité, le principal obstacle pourrait bien être administratif, comme le déplore Aser.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au Fab Lab du Caire/Gizeh.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au fab lab.

 Le gamin a 18 ans mais il en parait 25, il traine sa carrure de rugbyman voutée, chaussures lourdes de technicien aux pieds, il y a dans son expression quelque chose de triste, comme par avance battu. Il suffit de l’entendre décrire tous les obstacles auquels se heurte son talent pour comprendre :

L’argent peut acheter toutes les machines du monde, si le carcan administratif reste kafkaïen, les belles énergies des élèves s’épuiseront.

Reportage réalisé en février 2013

Texte et montage son : Sabine

Photos et prise de son : Ophelia

[PHOTO] Un soir au hackerspace du Caire

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Hacker des pyramides (aka Touthackamon)

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En dépit d’un regain de tension en Égypte en ce moment (voir ci-dessous), nous maintenons notre programme en nous envolant ce jeudi pour Le Caire, jusqu’au 14. Soit une semaine pour aller visiter la poignée de lieux qui s’est ouverte ces dernières années.

Hackerspaces.org, site-ressource bien utile, en recense cinq ouverts ou en construction. Des données pas très fiables car elles sont fournies par les gens de la communauté qui ne les mettent pas toujours à jour et parce qu’elles ne sont pas vérifiées avant mise en ligne. Pour preuve l’anecdote que racontait Tarek Ahmed au quotidien The Egypt Independent :

Quand Tarek Ahmed a décidé de lancer le premier hackerspace d’Égypte, il n’a ni réuni ses connaissances ni cherché un lieu.

« J’ai juste menti », explique-t-il.

Il a créé un profil sur Hackerspaces.org, en prétendant avoir déjà un espace prêt et qui fonctionnait. Finalement, des gens l’ont contacté et Tarek Ahmed et un groupe de passionnés d’électronique et de mécanique ont commencé à se réunir dans des coffee shops pour réfléchir et faire des plans.

Rapidement, ce qui était un mensonge est devenu réalité.

C’était en 2009. Depuis, Alexandria hackerspace a émergé, avec des locaux fraichement inauguré ce samedi.

El-Mynia hackerspace n’a pas fait long feu, faute d’une communauté assez importante dans cette ville de quelque 200 000 habitants à 250 km au sud du Caire.

Quant à Idea Hackerspace et Iskandria hackerspace, il s’agit en fait d’essai de création de profil, nous a précisé Tarek.

Rajoutons un fab lab au Caire, le premier du pays. Pour ceux qui ne connaissent pas les fab labs (fabrication laboratory), il s’agit de lieux ouverts dédiés au prototypage rapide et au bricolage, qui met entre autres à disposition des machines-outils assistées par ordinateur. Le concept est né au MIT au début des années 2000, avec l’idée de décloisonner les mondes matériel et numérique, comme le suggère le nom de la structure en charge de leur développement, le Center for bits and atoms. Les fab labs constituent un réseau de plusieurs centaines d’espaces sur tous les continents, avec une dimension éducative forte, et le souhait de relocaliser la production pour s’adapter aux besoins et favoriser la créativité et l’innovation.

Enfin, Tarek nous a renvoyé aussi vers IceCairo, un hub dédié à l’innovation technologique, en particulier les green techs, et qui prône des pratiques collaboratives.

Temps fort

En octobre 2011, la communauté hacker a connu un moment important avec l’organisation de la première Maker Faire Africa dans un pays arabe, en lien avec l’association américaine Gemsi, qui soutient la création de hackerspaces dans les pays en développement. Étaient ainsi de la fête Bilal Ghalib, un Américain d’origine irakienne derrière cette association, et Mitch Altman, figure forte de la communauté, co-créateur du hackerspace de San Francisco NoiseBridge. Bilal, qui sera en Égypte juste avant nous (#fail) et qu’on espère bien attraper au moins en chat vidéo.

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À l’extrême-gauche, Bilal Ghalib, au milieu avec la tignasse colorée Mitch Altman, et tout autour des gens du Cairo hackerspace qu’on ne connait pas (encore :). Photo Flickr CC by sa.


Prudence

Ces dernières semaines, les violences ont repris en Égypte, alors que le Printemps arabe fête ses deux ans. Pour autant, partir dans le pays ne relève pas de la folie suicidaire, comme les images de manifestation peuvent le laisser croire. Nous nous sommes bien sûres renseignées auprès de confrères/sœurs sur place ou qui y ont travaillé. Si certains quartiers sont effectivement chauds, le reste de la ville ne présente pas de danger particulier. Nous serons accompagnées par Flo Laval, un ami réalisateur costaud, ce qui est plus qu’utile dans un pays où il est déconseillé aux femmes de se promener seules dans la rue, a fortiori si elles ont des têtes de touristes.

Et nous chercherons à être accompagnées dans la mesure du possible par des locaux, et c’est dans ce sens que nous avons déjà calé nos rendez-vous. Et évidemment, on ne va pas se promener place Tahrir la nuit en jupe ras-la-t…

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

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Emeka Okafor : « Je prône la localisation du mouvement maker »

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Emeka Okafor at TEDGLOBAL 2012 in Scotland. Photo Ryan Lash for TED (ccbync)

Depuis 2009, Maker Faire, ce concept de grande foire aux bidouilleurs né aux États-Unis, s’est installée en Afrique. En 2011, sa troisième édition a eu lieu au Caire en Égypte. Nous avons interviewé Emeka Okafor, un entrepreneur New Yorkais à l’origine des Maker Faire Africa (MFA). Extrait, portant sur le sujet qui peut fâcher : une forme de néo-colonialisme technique et culturel n’est-il pas à l’œuvre ?

Petit point de vocabulaire pour les néophytes : quelle est la différence entre un maker et un hacker ? Les deux termes sont souvent confondus, non sans raisons : les deux communautés sont proches, prônent la créativité, l’ingéniosité, le partage. Les makers en revanche se concentrent sur les objets physiques, le hardware, alors que le hacker peut s’exercer aussi sur le logiciel, le software. Historiquement, c’est son terrain de jeu initial, au MIT dans les années 60. Et les vrais hackers ont quelque chose de plus subversif que les makers : au fond, le hacking est un état d’esprit qui s’applique à tous les champs, jusqu’au politique, exhalant les libertés numériques, et en particulier la liberté de circulation de l’information. Il apprécie aussi davantage les chemins de traverse.

Tout cela est bien sûr théorique et ce qui compte, c’est ce que font les gens.

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L’imprimante 3D offerte par MakerBot pour Maker Faire Africa 2011 au Caire. Image CC Flickr CC by sa maltman23

On pourrait objecter que la communauté des hackers occidentaux plaque son point de vue et ses façons de faire, parfois avec des visées commerciales, à celles de l’Afrique. Par exemple, l’entreprise américaine MakerBot a fait don d’une imprimante 3D à MFA au Caire. Le terme hacking lui-même est occidental, la figure du maker est liée à l’histoire des États-Unis, avec cette image d’un pays qui s’est fait lui-même, le self-made man. Qu’en pensez-vous ?

Vous évoquez un point très, très important. C’est quelque chose que nous aimons souligner dans les endroits où nous allons : le but n’est pas de débarquer de New York, Londres ou Paris et de dire « faire du making, c’est ça ». La plupart du temps, il y avait déjà du making dans ces pays, avant qu’on arrive pour l’appeler ainsi. Personnellement, je considère que le making consiste à valoriser ceux qui sont déjà sur place, et à leur donner une plate-forme pour qu’ils puissent discuter de l’importance de ce qu’ils font.

Et je pense que c’est important, prenez Lamba Labs, à Beyrouth : en discutant avec des gens comme Bilal (Ghalib, ndlr, un Américain d’origine irakienne dont l’association Gemsi aide à créer des hackerspaces dans les pays en développement), et d’autres collègues comme Jennifer Wolfe (une designeuse, membre de Maker Faire Africa, ndlr), ce sur quoi nous insistons, c’est la nécessité de se réapproprier le terme et que les gens de là-bas le comprennent, et le comprennent de la façon dont ils ont le sentiment qu’ils devraient le comprendre. Pas ce qui se passe à San Francisco, à Londres ou à Moscou, il faut que ce soit comme les gens le voient à Tunis ou au Caire.
Je ne suis pas familier de l’Égypte, davantage avec des endroits comme le Nigeria, mais le point commun entre ces pays, selon moi, c’est qu’ils éprouvent toujours le besoin de s’imaginer que c’est mieux si ça vient de l’extérieur, ou que c’est de meilleure qualité, et nous ignorons le travail brillant qui y est fait.

Donc si nous observons le hacking et le making, ces labs et ces lieux qui vont pousser dans le futur, et la réflexion autour, l’objectif devrait être de rétablir ce qui existe déjà. Et même de trouver son propre nom à ces pratiques. J’aimerais voir des événements comme Maker Faire Africa qui ne s’appellent pas Maker Faire Africa, basés sur de beaux termes nationaux évocateurs. C’est vraiment important que les gens ne considèrent pas cela comme un phénomène étranger. Car même ici aux États-Unis, beaucoup de gens, quand vous dites “making”, ils répondent : “on fait cela depuis des années, et alors ?” Cette conversation a aussi lieu ici.

Design pour l'édition 2012 de Maker Faire Africa au Caire par Jennifer

Design pour l’édition 2012 de Maker Faire Africa au Caire par Jennifer

Je pense que, que ce soit au Caire, à Beyrouth, à Lagos, au Kenya ou en Inde, les gens ont besoin de dire : au fond, la question c’est que *nous* exercions notre créativité dans un champ large, et que nous admirions ce que nous faisons. Si vous allez dans une Maker Faire à New York, vous verrez des gens issus de la communauté de la cuisine locale, qui sont fiers de ce qu’ils produisent spontanément. Pourquoi ne pourrait-on pas avoir la même chose au Caire ? Pourquoi les artisans à la campagne dans n’importe quel endroit au Moyen Orient ne réexaminerait-il pas les raisons pour lesquelles ils fabriquent pour remixer avec ce qui est nouveau et créer ainsi quelque chose d’unique ?

Je prône la localisation du mouvement maker, l’appréciation et la valorisation de ce que chaque pays, chaque région, chaque culture, possède, qui leur est propre, et sa célébration.


Pour prolonger 

Le blog d’Emeka Okafor, Timbuktu Chronicles

When consumers become creators

Tinkers, Hackers, Farmers, Crafters

L’Afrique, berceau de la bidouille

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[Archives] L’Afrique, berceau de la bidouille

Traversée par la tradition de la bidouille, l’Afrique manquait jusqu’ici de lieux où développer cet esprit. Mais le succès du Maker Faire Africa augure de la création d’une ambitieuse communauté de partage entre makers et hackers du continent.

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Même pas une dizaine : les hackerspaces, lieux de rencontre pour les hackers, ces gens qui font usage créatif des technologies, sont quasiment absents de l’Afrique. Ils fleurissent pourtant dans le reste du monde, dans les pays occidentaux, mais aussi en Amérique du Sud ou en Asie.

Une situation qui devrait vite évoluer, à en juger par le succès du dernier Maker Faire Africa, qui, sur le modèle de ses cousins occidentaux, a rassemblé la semaine dernière des centaines de makers (« faiseurs », adeptes du Do It Yourself ou DIY, « fais-le toi-même », communauté proche des hackers) de tout le continent au Caire, en Égypte. « Il y a eu un énorme enthousiasme, explique Emeka Okafor, un des organisateurs. Cela seul montre qu’il y a un appétit pour les hackerspaces et les makerspaces. »

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Une effervescence qui augure de lendemains qui bricolent sur le continent, tant le terreau est fertile : sous-développement économique oblige, le DIY n’a rien d’une lubie pour geek embourgeoisé, c’est un passage obligé. « Ici en Afrique, les gens inventent vraiment et construisent des choses à partir de rien, analyse Tarek Ahmed, qui vient de créer Cairo Hacker Space. En Europe et aux USA, les hackers ont plus de chance, ils n’ont pas à se soucier de tout un tas de choses. »

Des hackers qui s’ignorent

Plusieurs facteurs expliquent une présence pour l’instant timide.

Hello Sabine I’ve got intermittent Internet.

C’est ce que m’a répondu Emeka à ma demande d’interview par Skype. Le succès du cyberactivisme dans les pays du Maghreb ne doit pas faire oublier la mauvaise qualité de la connexion. En clair, un hackerspace, c’est pour le moment un truc de « riche », en dépit d’atours souvent roots, esthétique du squatt et amour de la réparation : « Les hackerspaces sont un phénomène relativement nouveau qui tend à émerger dans des sociétés assez aisées avec un revenu au-dessus de la moyenne », précise Emeka Okafor.

« La réponse est simple, renchérit Tarek Ahmed, nous ne savons pas ce que c’est ! Et en fait, je trouve ici en Égypte des hackers et des hackerspaces qui ne savent pas qu’ils le sont. »

« Nous cherchons toujours des fonds pour passer les prochaines années, poursuit Bosun Tijani, fondateur du Nigeria HUB – Co-creation Hub. Un hackerspace est difficile à gérer comme une entité purement commerciale, ceux que tu trouves en Afrique sont conduites comme des entreprises sociales et non profit. Attirer des fonds est difficile et nécessite une bonne compréhension de sources de financement, et du modèle de l’entreprise sociale, mais les meilleurs cas pratiques surgissent en Afrique. Il y en aura donc de plus en plus. »

« Dans tout endroit où il y a du sous-emploi, les gens pensent peut-être automatiquement que ce sera un challenge de commencer une organisation qui a des dépenses mensuelles fixes (loyer, électricité, Internet) », poursuit Mitch Altman. De fait, il est déjà énergivore, coûteux et parfois stigmatisant de monter un hackerspace dans des démocraties.

Et côté stigmatisation, ce qui est vrai en Europe ou aux États-Unis l’est aussi ici sur ce continent connu pour ses dictatures et régimes autoritaires. « Certainement, quand les gens craignent leur gouvernement, cela rend les gens prudents sur le fait d’être vus comme appartenant à un groupe qui fait ensemble des projets créatifs », avance Mitch Altman. Et ce ne sont pas les petits gars de Telecomix qui diront le contraire : Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte en savent quelque chose.

Que mille hackerspaces fleurissent

L’obstacle économique n’en est pas un pour Mitch Altman : « ce que les gens commencent à réaliser partout dans le monde, c’est que dans les pays pauvres, les dépenses mensuelles sont faibles, et donc commencer un hackerspace est en réalité plus facile dans les zones pauvres. C’est pourquoi en ce moment, il y a un fort intérêt. Depuis que nous avons programmé notre voyage, il y a moins d’un mois, de nombreuses personnes m’ont contacté en disant qu’ils voulaient commencer un hackerspace en Afrique. » Un point de vue que Tarek Ahmed corrobore :

Nous avons plus que tout autre besoin de hackerspaces car c’est parfait pour des pays qui ont des problèmes économiques.

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Et si les espaces sont faciles à monter, la dynamique devrait s’enclencher : « L‘accès et les espaces collaboratifs communautaires sont la clé pour que les hackerspaces se développent », estime Emeka Okafor. « Face au challenge, des gens créatifs et qui réfléchissent se rapprochent pour accepter le défi, rajoute Mitch Altman. Quand l’opportunité existe de se rassembler dans des communautés qui apportent du soutien, ces gens voient qu’ils peuvent aider, et sont enclins à aider. Les hackers du monde entier, y compris dans des pays où les leaders autoritaires perdent leur capacité à se faire obéir, trouvent des façons de se rassembler pour maintenir la communication quand les chefs coupent les infrastructures. Cette manière de se rassembler tend à consolider la communauté, et ainsi la scène hacker va croître vite dans des pays comme l’Égypte et partout dans ce Printemps arabe. »

Pour un hack pragmatique

Moins exalté, Bosun Tijani, souligne surtout que les hackerspaces où se développent des solutions à des problèmes concrets, quitte à recadrer les rêveurs :

Nous avons beaucoup de hackers ici qui réinventent la roue, notre façon de les encourager consiste à les amener à se centrer sur des problèmes réels et la meilleure façon, c’est de les mettre avec des gens qui comprennent les problèmes réels, c’est notre raison d’être. L’intérêt pour les hackerspaces croîtra en continuant de démontrer le bien qu’ils peuvent apporter à l’Afrique. Nous devons cultiver la culture de l’utilisation des connaissances dans le cadre de problèmes locaux et les hackerspaces encouragent l’application des connaissances et de nouvelles façons de résoudre des problèmes.

Et de citer des projets tels que www.ideas2020.com. Sur cette plate-forme de crowdsourcing, les citoyens déposent leurs idées pour “The Vision: By 2020″, qui entend faire du Nigeria une des vingt puissances mondiales d’ici 2020.

« Pour que les hackerspaces s’enracinent en Afrique, des raisons convaincantes comme l’utilité et la pertinence concrète doivent faire partie de l’équation, leur but en moyenne aura besoin d’être plus pragmatique, poursuit Emeka Okafor. Il y a une chance que les gens que nous voyons à Afrilabs ((un réseau d’incubateurs de technologie) propageront les hackerspaces, à travers leur implication dans le hardware open source. »

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Un côté pratico-pratique qui explique sans doute que les rares hackerspaces listés sont en fait plutôt des espaces de co-working, en phase avec le monde « réel », entreprise compris, et ne se nomment pas des hackerspaces. C’est le cas du Nigeria HUB – Co-creation Hub.  S’il porte ce nom, ce n’est pas pour éviter de faire fuir les gens avec le terme « hacker », comme l’explique Bosun Tijani :

Hackerspace désigne plus pour nous un espace pour les geeks et le nôtre porte davantage sur la façon dont les Nigériens peuvent co-créer des solutions aux problèmes sociaux en utilisant la technologie. Donc l’accent est davantage sur les problèmes qui sont abordés, l’intelligence collective des gens, puis la technologie comme un outil. Nous croyons que mettre l’accent sur les problèmes et les besoins nous aidera à créer des outils technologiques qui peuvent servir pour des problèmes réels et aussi promouvoir le pouvoir de la technologie, sinon le hack n’est pas fini. Donc HUB – Co-creation Hub n’est pas uniquement pour les geeks et les ingénieurs mais aussi pour les entrepreneurs, les professeurs, les docteurs, les investisseurs, et toute personne intéressée par la façon dont la technologie peut aider ou fournir des idées sur l’utilisation potentielle pour traiter des problèmes sociaux.

Pays du Printemps arabe, Kenya, Nigeria…

Outre les pays du Printemps arabe, Emeka Okafor voit aussi un fort potentiel dans des pays d’Afrique subsaharienne, comme le Nigeria, le Kenya, le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Ouganda : « ils sont jeunes, enthousiastes, curieux de technologie et relativement libres. » On parie en particulier sur le Kenya [fr], en plein boom technologique, contrairement à ce que nos clichés d’Occidentaux nous font croire. C’est ici qu’a été développée Ushaidi, plate-forme de suivi de crise.

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Emeka Okafor affirme aussi sa foi en l’individu plutôt que dans les gouvernements, « trop lents », ou des individus réunis dans des projets via Kickstarter par exemple. Et lorsqu’il affirme que des gens comme Jean Katambayi Mukendi vont prospérer dans les hackerspaces, on le croit sur parole, d’un œil sur la bio de ce jeune plasticien congolais : « Passionné par la technique, la mécanique, la géométrie, et surtout l’électricité, il réalise ses premiers travaux à partir de l’adolescence et expose dans son pays à partir de 1990. L’électricité se présente comme un axe central, philosophique, technique, politique, illustrant les difficultés que l’Afrique connaît en ordre général. Jean Katambayi réfléchit les problèmes de société à travers cet angle, rappelant que chaque individu manipule régulièrement les dispositifs, non sans danger, pour obtenir lumière, chaleur, télévision, etc. Le rapport étroit de celui-ci avec le système électrique, s’annonce comme l’inverse des pays développés ; un lien plus que direct et néanmoins extrêmement précaire. »

Grâce au réseau mondial, l’aide viendra aussi des pays occidentaux, à l’image de Mitch Altman et Bilal Ghalib (de All Hands Active hackerspace à Ann Arbor, MI), qui ont lancé avec succès une campagne de dons qui leur a permis de venir jouer les Père Noël :

« Nous sommes là pour partager notre longue expérience avec toute personne qui souhaite monter un hackerspace dans sa ville.  Un grand bénéfice de la campagne Kickstarter a été de répandre l’appel. Avant MFA, nous avons organisé deux rencontres sur les hackerspaces, pour préparer les gens à monter et rejoindre un hackerspaces. Et il y en aura deux autres avant que nous partions. J’ai enseigné à environ 300 personnes à souder (moi-même) durant un atelier qui a duré trois jours, avec des kits et des fers à souder achetés avec l’argent des dons.  Le nouveau hackerspace du Caire a assemblé la MakerBot, donnée par MakerBot Industries, ainsi que l’Egg-Bot, donnée par Evil Mad Scientist — et ils ont fait des ateliers d’impression 3D. Minal a donné des ateliers de fabric painting. Bilal a donné plusieurs ateliers Arduino avec des Arduino donnés par un nouveau magasin local d’électronique, Future-Electronics. »

Et on est tenté de donner raison à son enthousiasme à la lecture de ces quelques mots de Tarek Ahmed :

Nos grands-parents ont construit de grandes choses comme les pyramides, puis tout a stoppé. Mais nous ramènerons la grandeur en Égypte.


Photos de Makerfaire Cairo par Mitch Altman [cc-by-sa]
Illustrations officielles du festival disponible sur http://makerfaireafrica.com

Billet initialement publié sur Owni.fr

Version anglaise