Des fab labs pour réinventer l’école égyptienne

Cinq fab labs doivent être implantés dans des écoles du Caire dans les quatre ans qui viennent, financés par l’aide au développement américaine. Reportage au premier fab lab d’Egypte, qui collabore à ce programme, pendant une visite scolaire.

Les élèves sont sagement assis, les rangs ressemblent à ceux de l’école mais la présentation à laquelle ils assistent est censée leur ouvrir des portes pédagogiques sans fin : une vingtaine d’élèves d’une école de garçons du Caire sont venus découvrir le concept de fab lab in situ, en attendant d’avoir le leur, inch’allah cet été.

ONOOR_docu-hackers-egypte-fevrier-2013-8866

La démonstration du fonctionnement de la découpe laser est faite par un jeune.

Nos collégiens commencent par un peu de théorie, sous la houlette de Mahmoud El-Safty, le jeune co-fondateur de ce premier fab lab égyptien, créé en 2011. Sous l’abri léger recouvrant la petite cours où ont été alignées les chaises, ils découvrent les fabrication laboratories, ces espaces de prototypage rapide et de bricolage, boostés au numérique. Conceptualisés au début des années 2000 au MIT par le professeur Neil Gershenfeld, les fab labs constituent désormais un réseau mondial qui fonctionne sur le partage des connaissances.

Nous ne comprenons pas l’arabe mais des mots-clés sonnent familièrement : open source, laser cutter, etc. Outre la force du réseau, le numérique décuple aussi les capacités des outils, avec la démocratisation des machines-outils assistées par ordinateur qui exécutent le plan que vous avez conçu, ou récupéré en ligne, voire adapté ensuite.

Mahmoud El Safty co-fondateur du fab lab du Caire (Gizeh)

Mahmoud El Safty, le jeune co-fondateur du fab lab du Caire, situé dans la banlieue de Gizeh.

Pour Mahmoud, les fab labs sont la nouvelle trousse à même de pallier les défauts du système scolaire égyptien et d’affronter les défis :

Après la présentation, les élèves découvrent les machines, massées dans une vingtaine de mètres carrés. La visite guidée, démo à l’appui, est faite par des utilisateurs du fab lab guère plus âgés que leur public. Et si tout se passe bien, eux aussi expliqueront à leur tour le fonctionnement de la découpe laser ou de l’imprimante 3D aux néophytes. Car la dimension éducative est au cœur de la charte des fab labs.

Mohamed Abbas, le professeur de mathématiques qui les accompagne, est tout aussi convaincu de l’enjeu :

Voilà deux mois, il était en voyage aux États-Unis, au cours duquel il a découvert les fab labs : une école STEM (science, technology, engineering, and mathematics) de Cleveland en possédait un. Bientôt, son école aura le sien, comme quatre autres du Caire. C’est le fruit d’un partenariat avec World learning, une vieille ONG américaine qui œuvre dans une soixantaine de pays dans le domaine de l’éducation, du développement international et des programmes d’échange. Dans le cadre d’un accord avec le gouvernement égyptien, 25 millions de dollars seront injectés par l’Usaid, l’aide au développement américaine, dans des programmes éducatifs, et World learning s’est associée, avec d’autres.

ONOOR_docu-hackers-egypte-fevrier-2013-8972

Mohamed Abbas, professeur de mathématiques, est impatient que son école ait un fab lab.

« Le manque d’emplois pour les jeunes et les frustrations causées par le système éducatif égyptien faisait partie des problèmes exprimés lors de la révolution de 2011, indique World Learning. Le gouvernement travaille à résoudre ces problèmes à travers un engagement important dans des programmes éducatifs innovants. »

Discret dans un coin, détonnant juste par ses cheveux roux et sa peau pâle, plutôt propre sur lui que mains dans le cambouis, Justin Duffy, de World Learning , détaille le projet :

On n’en saura pas plus sur le reproche de « néo-colonialisme » que certains adressent à ce type d’initiative : no comment. Quant à Mahmoud, il la rejette en bloc, évoquant l’héritage millénaire du DIY en Égypte.

ONOOR_docu-hackers-egypte-fevrier-2013-8870

La question ne semble pas tarauder nos élèves qui, les explications finies, continuent de fureter autour des machines. « Mes étudiants sont très intéressés, ils pensent qu’ils peuvent faire plein de choses avec », témoigne Mohamed Abbas. À condition que les machines fonctionnent bien : un élève exprime sa déception que l’une d’elles bugue. En construire de nouvelles avec celles déjà existantes fait d’ailleurs partie du programme des fablabers, nous précise Mahmoud.

Si le fab lab parvient effectivement à décoincer les élèves et à ouvrir leur créativité, le principal obstacle pourrait bien être administratif, comme le déplore Aser.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au Fab Lab du Caire/Gizeh.

Aser, bidouilleur, étudiant et volontaire au fab lab.

 Le gamin a 18 ans mais il en parait 25, il traine sa carrure de rugbyman voutée, chaussures lourdes de technicien aux pieds, il y a dans son expression quelque chose de triste, comme par avance battu. Il suffit de l’entendre décrire tous les obstacles auquels se heurte son talent pour comprendre :

L’argent peut acheter toutes les machines du monde, si le carcan administratif reste kafkaïen, les belles énergies des élèves s’épuiseront.

Reportage réalisé en février 2013

Texte et montage son : Sabine

Photos et prise de son : Ophelia

Publicités

Hacker des pyramides (aka Touthackamon)

305402_244467392270630_457399215_n
En dépit d’un regain de tension en Égypte en ce moment (voir ci-dessous), nous maintenons notre programme en nous envolant ce jeudi pour Le Caire, jusqu’au 14. Soit une semaine pour aller visiter la poignée de lieux qui s’est ouverte ces dernières années.

Hackerspaces.org, site-ressource bien utile, en recense cinq ouverts ou en construction. Des données pas très fiables car elles sont fournies par les gens de la communauté qui ne les mettent pas toujours à jour et parce qu’elles ne sont pas vérifiées avant mise en ligne. Pour preuve l’anecdote que racontait Tarek Ahmed au quotidien The Egypt Independent :

Quand Tarek Ahmed a décidé de lancer le premier hackerspace d’Égypte, il n’a ni réuni ses connaissances ni cherché un lieu.

« J’ai juste menti », explique-t-il.

Il a créé un profil sur Hackerspaces.org, en prétendant avoir déjà un espace prêt et qui fonctionnait. Finalement, des gens l’ont contacté et Tarek Ahmed et un groupe de passionnés d’électronique et de mécanique ont commencé à se réunir dans des coffee shops pour réfléchir et faire des plans.

Rapidement, ce qui était un mensonge est devenu réalité.

C’était en 2009. Depuis, Alexandria hackerspace a émergé, avec des locaux fraichement inauguré ce samedi.

El-Mynia hackerspace n’a pas fait long feu, faute d’une communauté assez importante dans cette ville de quelque 200 000 habitants à 250 km au sud du Caire.

Quant à Idea Hackerspace et Iskandria hackerspace, il s’agit en fait d’essai de création de profil, nous a précisé Tarek.

Rajoutons un fab lab au Caire, le premier du pays. Pour ceux qui ne connaissent pas les fab labs (fabrication laboratory), il s’agit de lieux ouverts dédiés au prototypage rapide et au bricolage, qui met entre autres à disposition des machines-outils assistées par ordinateur. Le concept est né au MIT au début des années 2000, avec l’idée de décloisonner les mondes matériel et numérique, comme le suggère le nom de la structure en charge de leur développement, le Center for bits and atoms. Les fab labs constituent un réseau de plusieurs centaines d’espaces sur tous les continents, avec une dimension éducative forte, et le souhait de relocaliser la production pour s’adapter aux besoins et favoriser la créativité et l’innovation.

Enfin, Tarek nous a renvoyé aussi vers IceCairo, un hub dédié à l’innovation technologique, en particulier les green techs, et qui prône des pratiques collaboratives.

Temps fort

En octobre 2011, la communauté hacker a connu un moment important avec l’organisation de la première Maker Faire Africa dans un pays arabe, en lien avec l’association américaine Gemsi, qui soutient la création de hackerspaces dans les pays en développement. Étaient ainsi de la fête Bilal Ghalib, un Américain d’origine irakienne derrière cette association, et Mitch Altman, figure forte de la communauté, co-créateur du hackerspace de San Francisco NoiseBridge. Bilal, qui sera en Égypte juste avant nous (#fail) et qu’on espère bien attraper au moins en chat vidéo.

hackerspace Caire Mitch Altman Maker Faire Africa

À l’extrême-gauche, Bilal Ghalib, au milieu avec la tignasse colorée Mitch Altman, et tout autour des gens du Cairo hackerspace qu’on ne connait pas (encore :). Photo Flickr CC by sa.


Prudence

Ces dernières semaines, les violences ont repris en Égypte, alors que le Printemps arabe fête ses deux ans. Pour autant, partir dans le pays ne relève pas de la folie suicidaire, comme les images de manifestation peuvent le laisser croire. Nous nous sommes bien sûres renseignées auprès de confrères/sœurs sur place ou qui y ont travaillé. Si certains quartiers sont effectivement chauds, le reste de la ville ne présente pas de danger particulier. Nous serons accompagnées par Flo Laval, un ami réalisateur costaud, ce qui est plus qu’utile dans un pays où il est déconseillé aux femmes de se promener seules dans la rue, a fortiori si elles ont des têtes de touristes.

Et nous chercherons à être accompagnées dans la mesure du possible par des locaux, et c’est dans ce sens que nous avons déjà calé nos rendez-vous. Et évidemment, on ne va pas se promener place Tahrir la nuit en jupe ras-la-t…

Il est possible que cet article contiennent des fôtes. Pas taper, on n’est pas SR et on gère tout avec nos quatre mimines, mais plutôt le signaler gentiment en commentaire ou pas mail hackerscitearabe [at] gmail [dot] com.

Soutenez notre collecte sur Kiss Kiss Bank Bank !